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Mémoire de forme
Editos le 15 mai 2026
Dans La Méthode (1), Edgar Morin décrit le vivant, les sociétés et les récits comme des systèmes en perpétuelle recomposition. Rien n’y demeure totalement stable, car toute disparition laisse des traces et chaque effondrement prépare déjà de nouvelles formes. Chez Edgar Morin, toute organisation vivante contient ses propres dynamiques de transformation et de régénération. Ce nouveau numéro de Ciné-Feuilles s’inscrit dans cette idée du mouvement permanent, car à travers des récits de transmission, de mémoire et de renaissance, les films du mois de mai interrogent les fins de cycle autant que les dynamiques de renouveau. Qu’ils observent la nature, les héritages politiques ou les liens familiaux, tous partagent une même attention au temps, à ses métamorphoses et à ses recommencements.Lire la suite... -
Que faire du commun?
Editos le 16 avril 2026
Lire la suite...Notre époque ne cesse de produire des espaces de rassemblement: communautés en ligne, groupes d’affinités, cercles de pensée ou d’influence. Loin de disparaître, le collectif semble se reconfigurer en permanence. Mais derrière cette multiplication des «nous», comment se construit une communauté - et que fait-elle, nécessairement, de ce qui la dépasse? On croyait pourtant avoir épuisé la question du collectif. Trop de discours, trop d’injonctions à «faire lien», à «faire groupe», à «faire sens ensemble». Et pourtant, jamais peut-être n’avons-nous autant cherché à appartenir, à quelque chose, à ...
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Un passé sans images
Editos le 12 mars 2026
Certains films naissent d’une absence, certaines images arrivent trop tard. D’autres, le cinéma doit les inventer. Car la mémoire collective n’est jamais complète, ponctuée de silences, de ruptures, voire d’images manquantes - et désormais facilement falsifiables. Le philosophe Walter Benjamin écrivait en 1940 dans ses Thèses sur le concept d’histoire (1) que le passé surgit par éclairs dans le présent, lorsque celui-ci tente de comprendre ce qui l’a précédé. Le cinéma sait accueillir ces fragments et les recomposer en témoignages et récits, pour faire apparaître un savoir souvent lacunaire.Dès les années 1950, certains films interrogent cette question, à l’instar de Nuit et brouillard (1956), où Alain Resnais mêle images d’archives et paysages contemporains des camps nazis pour montrer comment les lieux eux-mêmes portent encore l’empreinte des événements. Plus tard, avec Shoah (1985), Claude Lanzmann choisit de ne montrer aucune archive, et traduit un héritage qui n’existe plus que dans la parole des survivants, ainsi que dans les paysages d’aujourd’hui. Cette réactivation de la mémoire rappelle la pensée d’Aby Warburg et sa notion de Nachleben, la «survivance» des images, développée dans son projet inachevé L’Atlas Mnémosyne (2) (1924-1929), selon laquelle les formes visuelles traversent les siècles et réapparaissent dans d’autres contextes historiques.Lire la suite... -
À propos du travail gratuit
Editos le 12 février 2026
Dans la sphère du domicile, le travail gratuit constitue une règle tacite ancienne, qui n’a rien d’exceptionnel, puisqu’il est considéré comme naturel et nécessaire, cantonné aux travaux domestiques et au soin. Longtemps attribuée aux femmes par défaut, cette économie souterraine composée de dévotion, d’heures non comptées et d’effort sans salaire, a pourtant été la base de l’économie officielle. Parlons aujourd’hui d’une notion clé des affaires culturelles helvétiques: la massification du bénévolat au sein de l’organisation culturelle, en particulier dans le champ de l’événementiel, de l’art contemporain, de la presse mais aussi et de plus en plus dans celui du cinéma. Bien que le pays n’ait jamais été aussi riche, la tendance demeure à la hausse. Alors, pourquoi continue-t-on d’exploiter la culture et les femmes? Ce parallèle n’a pourtant rien d’étrange, puisque tout comme le travail domestique, le travail culturel s’appuie sur une fiction tenace et rétrograde: la vocation n’aurait pas besoin d’argent. On ne travaillerait donc pas contre rémunération, mais pour la cause, l’engagement remplaçant le salaire; et en guise de reconnaissance symbolique, gardons donc le symbole comme rétribution matérielle. Dans la majorité des cas, cette gratuité n’est plus un choix mais se voit imposée, sélectionnant les profils qui peuvent se permettre de travailler sans salaire, excluant silencieusement les autres classes sociales plus modestes, comme au siècle dernier.Lire la suite... -
Cinquante nuances de blanc
Editos le 15 janvier 2026
Proclamée couleur de l’année 2026 par l’entreprise américaine Pantone, la nuance «Cloud Dancer» (PQ-11-4201TCX), tirant vers la teinte grège cotonneuse, à cheval entre le beige clair et le gris, anime les colonnes de la presse outre-Atlantique. Car si les tendances esthétiques sont présentées comme dictées par l’industrie, et plus grossièrement diffusées par le marketing médiatique - la Mode en cheffe de file -, elles donnent volontiers place à l’interprétation ainsi qu’aux savantes analyses de la part des spécialistes et journalistes de tout bord, qui se lancent à cœur joie dans la psychanalyse colorimétrique. TIME relaie d’ailleurs l’argumentaire du communiqué de Pantone tel un programme: «Une affirmation consciente de la simplification: Cloud Dancer renforce notre concentration, en nous libérant de la distraction des influences extérieures»1. Et le vocabulaire employé trahit déjà l’usage qu’on veut faire de cette teinte en prescrivant une disposition intérieure, car ce «blank canvas» n’est pas vide: il est déjà tendu et prêt à recevoir ce qui convient (et à effacer ce qui dérange).Lire la suite... -
Au temps de la disparition
Editos le 18 décembre 2025
En clôturant cette brumeuse année 2025, une évidence s’impose: la grammaire des faits majeurs qui l’ont traversée n’a jamais pris la forme d’événements stabilisés. Ces douze derniers mois ont adopté la configuration de l’épisodique, avec des signaux dispersés et des informations incomplètes, qui ne se laissent pas véritablement saisir. Alors dans ce bouillon, que choisir? Ce monde qui nous apparaît sans jamais se constituer pleinement trouve un écho direct dans la pensée de Jacques Derrida, formulée dès De la grammatologie (1967). La présence n’y advient jamais comme totalité, mais toujours dans un mouvement de décalage et de retard. Il n’y a, chez lui, aucune présence qui ne soit déjà travaillée par le retrait, aucune manifestation qui échappe à l’ajournement ou au désajustement. Le monde contemporain ne se présente plus comme un ensemble d’événements auxquels nous aurions accès, mais comme une série de données disjointes, partiellement occultées, soumises à des temporalités qui échappent au présent. Derrida parle alors de la disparition du «présent plein»: ce que nous percevons est toujours déjà en retard sur lui-même, lié à un passé incomplet et à un futur qui ne se réalise jamais entièrement.Lire la suite... -
Génération désenchantée
Editos le 13 novembre 2025
Fini la légèreté, la grande Histoire avec un beau H. Fini les plans quinquennaux sur la comète, les récits flamboyants d’espoir et de spectaculaire. Nous vivons l’après: l’après des mythes, des promesses et des chants collectifs. Le monde s’est dévêtu de ses légendes, et le cinéma, désormais, en porte la banale nudité. Nous, critiques et spectateurs, avançons dans ce que Byung-Chul Han décrit comme une époque où le sujet de la performance s’exploite lui-même et croit, ce faisant, se réaliser1: plus de transcendance, moins de vanités. Dans les propositions de ce numéro, quelque chose s’est effondré. Qu’il soit politique, amoureux, familial ou romanesque, le temps qui s’y reflète semble avoir perdu foi en ses récits. Le désenchantement y agit comme une couleur, grisante et grisée, à la fois lucide et mélancolique, qui attaque les images comme une fièvre lente et désabusée. Cette fièvre, c’est peut-être celle que notre époque nous a refilée: brûlant les esprits sans les consumer, épuisant sans renverser... Une fièvre du trop-plein, que l’on soigne avec des slogans génériques, qu’on maquille sous les chiffres de croissance ou de décroissance comme une vulgaire voiture volée. Mais d’où vient ce mal? On nous a longtemps répété que la richesse de cette croissance, la culture, la reconnaissance «descendraient» d’elles-mêmes, comme une pluie fine depuis les étages supérieurs - plus on engraissait le haut, plus le bas serait sauvé. Ruissellement, disait-on...Lire la suite... -
Boycott?
Editos le 16 octobre 2025
Tout commence par un nom devenu verbe. Boycott. En 1880, en Irlande, des voisins décident de ne plus travailler pour Charles Boycott, de ne plus lui parler, de ne plus le servir. La presse transforme l’homme en mot. Le mot devient méthode: se retirer collectivement, pour peser politiquement. Depuis, l’idée a quitté les champs de County Mayo pour gagner nos écrans. Aujourd’hui, le cinéma parle aussi cette langue du retrait. Dans un programme de festival, chaque présence dit quelque chose; chaque absence, aussi. On se demande: faut-il séparer l’œuvre de l’institution qui l’abrite? l’artiste du pouvoir qui l’emploie? Ces questions bruissent dans les couloirs, au bar d’après-séance, entre deux projections. Revenir à l’origine du mot n’est pas coquetterie: c’est prendre la mesure de ce que veut dire, en 2025, dire non dans un art fait pour être partagé. Ces cinq dernières années l’ont montré. Golden Globes 2022: la cérémonie disparaît de l’antenne après le scandale de la HFPA. Un silence mondial, lourd comme un verdict. Puis les festivals redessinent leurs lignes.Lire la suite... -
Ce qui passe, persiste
Editos le 18 septembre 2025
Hannah Arendt écrivait: «La culture concerne les objets et est un phénomène du monde; le loisir concerne les gens et est un phénomène de la vie. Un objet est culturel selon la durée de la permanence; son caractère durable est l’exacte opposé du caractère fonctionnel, qualité qui le fait disparaître à nouveau du monde phénoménal par utilisation, et par usure.» Cette distinction nous ramène à une évidence trop souvent refoulée: tout a une valeur, mais ces valeurs sont sans cesse manipulées. Accident, justice, actualité: l’information déborde, déformée pour orienter nos regards. Dans quel but? Sûrement pour vendre du loisir, acheter nos voix, polariser les colères. En somme, détourner notre attention. Les films que notre rédaction a traversés récemment creusent cette fracture entre culture et loisir, en forgeant un dialogue sur l’épuisement utilitaire - celui d’un système, celui d’une pensée.Lire la suite... -
Au nord, la rigueur tient sa boussole
Editos le 21 août 2025
Dans le tumulte des coupes budgétaires culturelles, où la plupart des politiques sabrent les fonds alloués au 7e art, comme certains sabrent le champagne sur un yacht, la Scandinavie, quant à elle, fait figure de généreuse mécène. On parle volontiers de «la vague nordique» pour désigner l’aura croissante émanant du cinéma danois, norvégien, suédois et finlandais. Et comme toute vague, celle-ci est stimulée par un courant invisible: le Nordisk Film & TV Fund. Né à Oslo en 1990, financé par le Conseil des ministres, les institutions nationales et les diffuseurs régionaux, son objectif clair et ambitieux n’a pas changé: renforcer la coopération nordique pour faire rayonner ses œuvres dans le monde entier.Lire la suite...