Le Mal n’existe pas

Affiche Le Mal n’existe pas
Réalisé par Ryusuke Hamaguchi
Titre original AKU WA SONZAI SHINAI
Pays de production Japon
Année 2023
Durée
Musique Eiko Ishibashi
Genre Drame
Distributeur Cineworx
Acteurs Hitoshi Omika, Ryo Nishikawa, Ayaka Shibutani, Ryûji Kosaka
Age légal 10 ans
Age suggéré 14 ans
N° cinéfeuilles 920

Critique

Conte autant cosmique que politique, Le Mal n’existe pas achève de consacrer Ryusuke Hamaguchi comme l’un des plus grands cinéastes contemporains.

La forêt est le lieu de tous les possibles. C’est d’abord celui de l’enchantement romantique, du merveilleux d’où surgissent les fées. C’est également derrière ses branches ondulantes que peuvent se dissimuler des forces obscures et inquiétantes. Hansel et Gretel s’y sont perdus.

Dans Le Mal n’existe pas, Ryusuke Hamaguchi convoque une autre figure enfantine: celle d’Hana (Ryo Nishikawa), fillette de 8 ans reconnaissable à son anorak bleu et ses moufles jaunes. Elle aussi rencontrera les entités sylvaines. Nouveauté: parmi ces dernières, désormais, errent les humains modernes. Les chasseurs ont remplacé les loups ancestraux.

Ce sont leurs coups de feu que nous entendons après quelques minutes de métrage. Des hurlements. Ils trouent le plan d’une menace sourde et lancinante. Dans le même temps, le film se concentre minutieusement sur les gestes de Takumi (Hitoshi Omika), le père de Hana. Ce dernier coupe du bois, puise de l’eau de source, cueille des baies sauvages. La caméra ne veut pas trop le déranger; elle se cache presque et le suit comme elle le peut, au détour d’un branchage, par des panoramiques discrets, tranquilles et souverains.

En même temps, au loin, les cerfs se meurent. Le son l’atteste. Le cinéma est un art audiovisuel. Beaucoup de réalisateurs ne l’ont pas encore compris. Hamaguchi, lui, est cinéaste par tous les pores.

Un plan d’Hamaguchi en contient tout le temps deux. La dentelle y côtoie l’immensité; la restitution du moindre froissement matériel donne une puissance renouvelée à l’imaginaire. Cette double fonction de la caméra, captation et suggestion, trouve ici l’une de ses plus remarquables applications. C’est là où Hamaguchi gagne sur les deux tableaux: ses talents de conteur ne l’empêchent pas d’inscrire ses récits de plain-pied dans le réel le plus prosaïque et le plus politique, ce qui le consacre comme un grand filmeur de la modernité. Un projet mercantile de «glamping» - contraction grotesque entre «glamour» et «camping» - vient ici menacer l’équilibre forestier primitif. La caméra enregistre cette déstabilisation programmée, invitant dans son cadre à la fois le locus amoenus et son devenir capitalistique, le fruit et le ver qui le contamine.

Le titre apparaît donc à première vue ironique. Le mal inonde l’espace. Il s’écoule comme une rivière. Mais à y regarder de plus près, il semble que c’est précisément du fait de sa liquidité qu’il n’existe pas - cette fois-ci non ironiquement. Le paradoxe n’en est pas un: le mal n’existe pas puisqu’il n’est nullement circonscrit dans une figure ou un personnage, nul Satan chez Hamaguchi. Il existe néanmoins comme force qui traverse par moments les individus et qui naît d’un déséquilibre d’ordre cosmique. Et d’ordre politique. Là encore, deux tableaux, deux victoires…

Au fond, le mal surgit dans le film comme sa musique. Par petites touches parcimonieuses, soubresauts légers, fluctuations aussitôt interrompues. Notons d’ailleurs que plusieurs fois le thème musical - composé par Eiko Ishibashi et qui était à la base du projet - s’arrête soudainement, sans aucun fondu sonore, ce qui crée une claudication propre aux œuvres brutes, crues, qui visent directement le cœur. Ces gestes formels simplissimes, proches d’une conception primitive du cinéma - qui peuvent faire penser à Pasolini, bien que le grand écart soit périlleux - font du Mal n’existe pas un film d’une grande émotion. Émotion qui confine à l’admiration et qui devient au générique de fin si intense que le mot «chef-d’œuvre» sort presque mécaniquement de notre bouche… 


Tobias Sarrasin

Appréciations

Nom Notes
Tobias Sarrasin 18
Marvin Ancian 16
Amandine Gachnang 15