L’Audition

Affiche L’Audition
Réalisé par Lisa Gerig
Titre original DIE ANHÖRUNG
Pays de production Suisse
Année 2023
Durée
Musique Martina Berther
Genre Documentaire
Distributeur Outside the Box
Age légal 12 ans
Age suggéré 16 ans
N° cinéfeuilles 920

Critique

Interroger, spécifier, compter le nombre de larmes, répéter. Le documentaire de la réalisatrice suisse allemande propose à quatre individus de rejouer ce moment charnier de l’audition, mélangeant stress, angoisses, traumatismes et catégorisation administrative. Par un dispositif créatif, Lisa Gerig questionne ces rapports entre État et individu, entre pouvoir détenu et pouvoir dépossédé.

Fuir son pays et demander l’asile en Europe, c’est devoir se soumettre à des règles dictées par les États. En Suisse, l’audition sur les motifs d’asile cristallise un moment définitif. En effet, à la suite de celle-ci, les chargés et chargées d’audition du SEM vont choisir de délivrer, ou non, un permis de résidence. L’outil principal utilisé par les agent·e·s de l’État se synthétise comme suit: questionner la personne sur son récit de vie. Un devoir de collaboration lie légalement le requérant ou la requérante d’asile au Secrétariat d’État aux migrations (SEM). Ainsi, pour espérer être reconnue comme personne réfugiée, il est nécessaire de répondre aux nombreuses interrogations (tirées du film): pourquoi avez-vous fui? Combien de policiers vous entouraient lorsqu’ils vous torturaient? Racontez-nous le contexte autour du viol que vous avez subi.

Pour représenter une audition qui plonge aussi profondément dans l’intime, la réalisatrice use d’un genre classique du cinéma documentaire: le rejouer. Pour représenter des événements irreprésentables (absence d’archives, interdiction de documenter, etc.) un actorat amateur ou professionnel réincarne les moments importants. Quatre demandeurs et demandeuses d’asile, ainsi que quatre chargé·e·s d’audition ont donc accepté de la rejouer.

Par des plans serrés et un montage discret, le film capte les subtilités des auditions: larmes, hésitations, temps en suspension, incompréhensions, traductions hésitantes. Le rapport entre individus est clair: il y a ceux qui écrivent, ceux qui posent des questions, ceux qui répondent et ceux qui interprètent. Par ce minimalisme esthétique, Lisa Gerig réussit à focaliser le discours sur les violences discursives d’un système qui demande à une femme transgenre de devoir évoquer ses attributs génitaux devant un groupe d’inconnues. Cependant, l’œuvre a l’intelligence d’inverser les rapports de pouvoir au milieu de son film, offrant l’opportunité aux personnes interrogées de pouvoir à leur tour questionner celles qui ne le sont jamais.

Reconstituer et rejouer une audition n’est pas chose facile. Les personnes revivent des instants traumatisants de leur parcours. Comment ne pas traumatiser à nouveau les quatre personnes présentes à l’écran? C’est malheureusement une question auquel le film ne répond pas. À force de vouloir montrer un système juridique et administratif déshumanisant, le résultat en salle n’aurait-il pas omis d’évoquer certains moments rudes du tournage, en particulier ceux qui demandent de raconter des épisodes de vie difficiles? Le film a le mérite de lever le voile sur une réalité méconnue, celle du brouhaha de l’asile. Un thème médiatiquement et politiquement omniprésent oubliant fréquemment celles et ceux qui n’ont presque aucune voix au chapitre. Rien que pour cela, le long métrage est une proposition forte dans le paysage documentaire suisse.


Julien Norberg

Appréciations

Nom Notes
Julien Norberg 16
Marvin Ancian 15