Après l’excellent A Tale of Three Sisters (2019), qui nous plongeait dans des intrigues familiales au fin fond de la zone rurale turque d’Anatolie, Emin Alper revient en 2022 avec Burning Days, un thriller haletant qui se déroule, à nouveau, dans une petite bourgade perdue du pays.
Chaleur et inquiétude perlent sur le front d’Emre (Selahattin Paşali), nouveau procureur de la petite ville fictive de Yaniklar, nichée au milieu des collines sableuses d’Anatolie. Ici, rien ne pousse, sinon la rumeur, qui court aussi vite que le vent. Aux alentours, le sol se dérobe : érodé, englouti çà et là par des dolines, conséquence directe de la surexploitation des nappes phréatiques dont dépend la ville pour son approvisionnement en eau.
Confronté aux dysfonctionnements de sa nouvelle juridiction, le jeune procureur choisit de suivre un sens du devoir inflexible, quitte à bousculer traditions et équilibres politiques. Très vite, Emre se heurte à une corruption locale solidement ancrée, où les notables, au cœur de l’intrigue, se soutiennent mutuellement afin de préserver leur pouvoir. Autour de lui gravitent des figures presque archétypales : le fils arrogant du maire (Erol Babaoglu), accompagné en permanence de son homme à tout faire (Erdem Şenocak) ; un journaliste d’opposition intrusif aux mœurs jugées scandaleuses (Ekin Koç) ; et une juge bienveillante au comportement ambigu (Selin Yeninci). Chacun participe, à sa manière, au maintien d’un ordre établi qui étouffe la ville.
Dans ce microcosme, le jeu politique se nourrit de la proximité : influencer l’opinion publique devient l’arme la plus efficace pour détruire une réputation, discréditer une idée — en l’occurrence celles d’un jeune magistrat aux idéaux jugés trop progressistes.
La force de Burning Days réside dans sa construction progressive, presque vacillante, à l’image de son protagoniste. Le spectateur se laisse peu à peu happer par une tension sourde, tissée dans chaque scène, sans jamais pouvoir anticiper le cours des événements. Comme Emre, nous nous retrouvons pris au piège d’un réseau de mensonges, observant son lent enlisement et la perte graduelle de ses repères.
Emin Alper a déclaré avoir conçu le film comme une critique frontale du système politique turc, souvent décrit comme répressif et ultra-conservateur. Ironie du sort, Burning Days a lui-même fait scandale lors de sa sortie en 2022 : accusé de « propagande LGBT » par le ministère de la Culture en raison de scènes à connotation homoérotique, le film a été sommé de rembourser les subventions accordées, au motif d’un prétendu non-respect du scénario initial. À la suite de ces attaques relayées par la presse pro-gouvernementale, l’équipe du film a lancé un appel à la solidarité. Le mouvement de soutien qui s’est ensuivi a contribué à faire grimper significativement le nombre d’entrées dans les salles d’art et d’essai.