Madame Fang

Affiche Madame Fang
Réalisé par Wang Bing
Titre original Mrs. Fang
Pays de production France, Chine, Allemagne
Année 2017
Durée
Genre Documentaire
Distributeur Bellevaux
Age légal 16 ans
Age suggéré 16 ans
N° cinéfeuilles 785
Bande annonce

Critique

Un documentaire dérangeant montre la mort à fleur de visage. Le film a reçu le Léopard d’Or au dernier Festival de Locarno.

Trop souvent, le cinéma se cherche de l’action à grand fracas; ici, la démarche se place aux antipodes. Il ne se passe rien. Ou tout, parce que c’est très grave, une personne est en train de mourir. Cela se passe à Maihui, un petit village du sud de la Chine. Neuf ans plus tôt, Madame Fang s’est entendu diagnostiquer une forme de maladie d’Alzheimer. Après un très long traitement à l’hôpital, il n’y a plus rien à faire. Les médecins recommandent à la famille de ramener Madame Fang chez elle. Elle a soixante-huit ans et va mourir.
C’est alors que le documentariste chinois Wang Bing entre en action. Il filme les derniers jours de la malade, dans sa maison rudimentaire, entourée des siens. La caméra s’arrête en longs plans fixes sur le visage, un visage à la fois mort parce que la bouche ouverte est immobile, et vivant parce que les yeux bougent et semblent regarder. Mais que regardent-ils, que cherchent ces mains qui fouillent l’air, que se passe-t-il dans le cerveau atteint? Y a-t-il des désirs, des questions, des révoltes derrière ce front? L’image reste longuement à l’écran, plan rapproché appuyé.
N’est-ce pas du voyeurisme que d’insister à ce point? «Filmer est toujours une intrusion, explique Wang Bing au magazine Télérama. Quel que soit ce qu'il filme, un documentariste envahit un espace. Sans cette intrusion, le cinéma documentaire n'existerait pas. Mais cela n'empêche pas d'avoir du respect pour la mort. Ce n'est pas l'immense souffrance de Madame Fang que je voulais. Je voulais être avec elle, simplement.»
C’est l’évidence, puisque le réalisateur ne cherche aucun effet. Madame Fang est en train de mourir, sa famille continue à vivre. Les hommes vont à la pêche, les femmes se pressent autour du lit. Et quand tout le monde se retrouve au chevet de la mourante, chacun y va de son observation, de son commentaire: «N’a-t-elle pas changé? On dirait qu’elle sourit.» Et sans autre précaution, on envisage ses funérailles, le lieu à choisir pour sa tombe, ses vêtements.
Ces images, ces dialogues presque innocents témoignent avec force de la façon dont le documentariste a su se faire accepter par la communauté en peine. Ni sa présence, ni son matériel ne réduisent la force du drame, ne distraient les personnages de leur souffrance présente. Filmer, c’est aussi savoir inspirer confiance, savoir disparaître de la scène afin de ne rien émousser de la réalité.
Le respect de la mort que revendique Wang Bing se démontre tout au long du film. Et si l’on en doutait encore, les derniers instants sont révélateurs, lorsque la caméra prend la distance nécessaire pour ne pas voler la moindre minute à la famille. Et puis, après la nuit vient un nouveau jour, la pêche reprend et une douce lumière s’empare des canaux.
Un tel film pose une question violente au monde occidental. Qu’a-t-on fait de la mort, comment l’appréhende-t-on? A sa manière, Wang Bing oblige le spectateur à assister à une fin de vie qui pourrait être celle d’un proche, voire la sienne. L’agonie de Madame Fang est effrayante, mais elle diffuse un sentiment qui élève aussi. Il y a là, peut-être, quelque chose qu’il vaudrait la peine d’explorer.

Geneviève Praplan

Appréciations

Nom Notes
Geneviève Praplan 15