Manga D’Terra

Affiche Manga D’Terra
Réalisé par Basil Da Cunha
Pays de production Suisse, Portugal
Année 2023
Durée
Musique Eliana Rosa, Henrique Silva, Luis Firmino
Genre Drame social, Comédie musicale
Distributeur Sister Distribution
Acteurs Eliana Rosa, Nunha Gomes, Evandro Pereira
Age légal 16 ans
Age suggéré 16 ans
N° cinéfeuilles 924

Critique

Rosinha, 20 ans, a laissé ses deux jeunes enfants au Cap-Vert pour s’établir à Lisbonne dans l’espoir d’une vie meilleure. Harcelée, jetée à la rue, elle va échapper au malheur par la musique.

Le dernier film de Basil Da Cunha aurait pu s’intituler «Rosinha», du prénom de son héroïne, tant la réalisation lui colle littéralement à la peau. Mais Manga D’Terra (qui signifie «mangue du pays» en portugais) n’est autre chose que le pseudonyme dont se pare Rosinha. «Oui», chante-t-elle dans une séquence finale en guise d’aboutissement réel ou fantasmé, «je suis une mangue du Cap-Vert, j’amène ma couleur et ma saveur».

Bref, Manga D’Terra égal Rosinha. Soit une fille de 20 ans, mère célibataire. Elle a laissé au Cap-Vert deux petits enfants pour partir en quête d’une vie meilleure à Lisbonne. Deux mois se sont écoulés; elle est serveuse dans une cantine du quartier de Reboleira où règne une matrone despotique. Pour une vie meilleure, on repassera. D’autant plus que le film démarre avec un contrôle musclé de police dans le quartier, à la suite d’un attentat commis par de jeunes gens contre un commissariat. Rosinha, sur place par hasard, subit à son tour l’interrogatoire d’un agent «Robocop». À partir de là, la caméra va suivre, accompagner, scruter - de près, si près, parfois à deux doigts de la frôler - la jeune femme. D’abord, aux prises avec l’un des jeunes recherchés, chanteur de rap à la sauvette. Ensuite, quand la dégringolade s’amorce. Rosinha, qui aime faire, perd son emploi, son logement. À la rue, elle trouve refuge chez une voisine. Hélas, accusée d’être une prostituée, elle est obligée de se réfugier chez un vieux recycleur d’électroménagers au rebut. Là, lors d’une séquence à la lueur d’un téléviseur noir et blanc qui passe un classique des années 1950, elle avoue: «J’ai toujours voulu chanter dans des comédies musicales». Sur la base de cet aveu, oscillant entre le drame social - la chute de Rosinha - et le musical - Rosinha raconte en chansons ses malheurs de migrante laissée pour compte.

Basil Da Cunha construit un portrait généreux de femme désemparée dans un univers hostile.

Mais au cinéma, celui de Basil Da Cunha en tout cas, la réalité la plus triviale s’épanche parfois en rêve éveillé. La poésie surgit même dans un monde en ruine. C’est la marque de fabrique du réalisateur portugais et suisse, formé à la HEAD de Genève, pour qui le réel est fait de l’étoffe des songes (Shakespeare). Reboleira - faubourg de Lisbonne que Da Cunha habite depuis vingt ans, et où il a tourné la majorité de ses films - en est l’illustration criante. De plus, au gré de ses errances urbaines, Rosinha découvre la société des femmes de Reboleira. C’est l’autre ambition du film: rendre hommage à ces femmes survivantes parmi des hommes absents, irresponsables, occupés à boire, à fumer, et à draguer les filles au milieu des ruines. Un monde de femmes solidaires. En même temps, dures, excessives, plus grandes que la vie. Les disputes chorales dans le salon de coiffure ou sur les pas de portes sont l’expression insensée de cette humanité explosive et chaotique.

Dommage que ces prises de têtes boulimiques soient à peine esquissées. Elles restent à l’état d’ébauche, au lieu de moments d’anthologie taillés dans un «slang» portugais, sensuel et rugueux. Véritable chair sonore du quartier, comme un théâtre de la cruauté. Qu’importe! C’est le sort de Rosinha qui compte. Alors, au sortir d’une nuit de fête, échappant aux avances grossières d’un vrai-faux producteur de musique, Rosinha sombre dans le sommeil. La séquence de fin - exutoire formidable ou banal happy end, c’est selon - scelle son rêve: un concert en diva magnifique, en «manga d’terra» libérant toute sa saveur et sa couleur.

Marco Danesi

Appréciations

Nom Notes
Marco Danesi 15
Noémie Baume 14