Borgo

Affiche Borgo
Réalisé par Stéphane Demoustier
Pays de production France
Année 2023
Durée
Musique Philippe Sarde,
Genre Mélodrame
Distributeur CityClub
Acteurs Michel Fau, Moussa Mansaly, Hafsia Herzi, Louis Memmi
Age légal 16 ans
Age suggéré 16 ans
N° cinéfeuilles 924

Critique

Melissa et Djibril s’imaginent naïvement repartir de zéro, un nouveau départ sur l’île de Beauté dans une cité chaude au nord de la Corse, dans la ville de Borgo. Tandis que Djibril se lance péniblement dans la menuisière, Melissa retrouve un poste de gardienne de prison (après Fleury-Mérogis) dans la fameuse «Unité 2» réservée aux détenus corses.

Il y a d’abord l’architecture visuelle, cette labyrinthique prison qui dessine grossièrement les tentaculaires relations souterraines entre bandes rivales dans un pseudo pacte tacite de non-agression. Les murs y semblent bien peu contraignants; les détenus à la cool naviguent entre les cellules sans entraves, un système dit «ouvert» pendant le jour permettant une circulation libre dans l’unité et entraînant une porosité entre l’intérieur et l’extérieur. Cet effritement de l’ordre établi (pour reprendre une citation du film: «Ici, ce sont les détenus qui surveillent les gardiens») est la source principale de l’intrigue. Les barreaux n’ont jamais semblé si ouverts, l’intérieur vient même à pénétrer l’extérieur (un détenu va aider Melissa en réglant, disons virilement un problème de voisinage, un autre condamné aidera Djibril à trouver un stage d’apprentissage). Mais rien de gratuit dans ce milieu carcéral, et des faveurs engendrent toujours des devoirs. Ou plutôt, des obligations sans discussion. Ce va-et-vient incessant finit même par faire apparaître discrètement, mais délibérément un inspecteur de police en arrière-champ d’une discussion entre Melissa et un ancien détenu: tout se brouille, les repères architecturaux semblent corrompus, la liberté changeant tacitement de camp.

C’est ainsi que de cette porosité architecturale s’infiltre la grande interrogation du film, le vacillement de la morale, l’effacement progressif de l’ordre établi, la ligne de démarcation gardien/prisonnier floutée, et ce, malgré les faiblardes tentatives de distanciation de Melissa («Je ne fais pas la bise aux détenus», dit-elle tout en leur fournissant des cigarettes en mère procuratrice). Ce glissement est magistralement orchestré par une mise en scène intelligente d’épure: tout d’abord par une très belle scène où les détenus entonnent une chanson à l’honneur de Melissa, rebaptisée Ibiza par tous. Son sourire la trahit, cette attention particulière l’émeut, un chant initiatique en baptême de la pègre, elle fait partie de la «famille». Puis, par une seconde séquence fort réussie, où ivre, elle se laisse appeler par la danse et le lâcher-prise dans une soirée bourrée d’ex-détenus, une jouissance de l’interdit, où elle décide sciemment de mentir à son mari, et pénétrer un peu plus dans ses nouvelles et tumultueuses relations avec la pègre locale. Désormais, seul son uniforme la sépare du reste du troupeau. Qu’elle finira par rejoindre définitivement, menottée en plein cœur de la prison, sous les cris jubilatoires des détenues: «Tu es comme nous maintenant».

En conclusion, un merveilleux geste coppolien que ce baiser de la mort, elle qui refusait d’embrasser les détenus, finira par le faire pour désigner à un tueur à gages celui à abattre. Cette tension dramatique dans Borgo est jouissive, car contenue. Comme ce visage impassible d’Ibiza faisant disparaître celui de Melissa, ce visage si charismatique de Hafsia Herzi, impénétrable, stoïcien, à l’épreuve de la conscience morale. Elle eut bien un instant de faiblesse lors de sa garde à vue (et ces quelques larmes), mais rien ne fera tomber son masque: celui d’une femme qui a signé, en pleine conscience, un pacte indélébile avec la mort, celle qu’elle a engendrée, et avec laquelle elle devra vivre pour l’éternité.

Pierig Leray

Appréciations

Nom Notes
Pierig Leray 14