L’Homme aux mille visages

Affiche L’Homme aux mille visages
Réalisé par Sonia Kronlund
Pays de production France, Pologne
Année 2023
Durée
Genre Documentaire
Distributeur CityClub
Age légal 16 ans
Age suggéré 16 ans
N° cinéfeuilles 924

Critique

Sonia Kronlund, journaliste à Radio France, mène l’enquête à la première personne sur un imposteur aux mille vies imaginaires. L’homme a trompé de nombreuses femmes qui ont cru à de vraies histoires d’amour.

C’est vieux comme le monde: s’inventer d’autres identités que la sienne. De la mythologie grecque - Zeus est toujours prêt à se camoufler pour assouvir ses désirs - jusqu’aux drames plus contemporains, à l’image de celui conté par Emmanuel Carrère dans L’Adversaire (2000). Sonia Kronlund reprend l’archétype à son compte avec un livre (2024) et un film sortis l’un et l’autre cette année. La journaliste de Radio France, productrice de l’émission de reportages «Les pieds sur terre», s’attaque - après Nothingwood, son premier essai cinématographique de 2017 - au destin d’un affabulateur sériel. L’homme, que la réalisatrice décide d’appeler Ricardo pour se simplifier la vie, a séduit, trompé puis abandonné plusieurs femmes dans un jeu de cache-cache vertigineux sur deux continents. Né au Brésil, il rejoint la France, avant d’émigrer en Pologne, en entretenant des relations amoureuses multiples et simultanées sous de fausses identités.

Si à la radio elle se passe de commentaires - un podcast avait révélé à l’origine les péripéties de Ricardo - au cinéma, Sonia Kronlund part personnellement sur les traces de l’imposteur, elle qui a été également sous l’influence d’habiles baratineurs. Elle mène les entretiens, et se filme, saisie de doutes ou grisée par ses découvertes. Plus le récit avance, plus l’auteure s’implique, prend le parti des femmes interviewées, jusqu’à tourner en dérision l’escroc sentimental, tel l’arroseur arrosé dont le film préféré est Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg (2002) qui narre les aventures d’un usurpateur d’identités. Le dispositif, si ce n’est la posture de Sonia Kronlund, reste cependant en deçà des exemples de Michael Moore ou Marcel Ophüls, capables d’ironie dévastatrice et de réquisitoires implacables. L’Homme aux mille visages manque singulièrement de tranchant, notamment au moment de confondre Ricardo, repéré en Pologne. La réalisatrice renonce à porter sa charge de front. Elle préfère la ruse amusée en cachette. Recourant aux armes du cinéma, elle le réduit à joggeur pataud sur le thème musical des Chariots de feu (Hugh Hudson, 1981).

En revanche, le long métrage se nourrit du désir de fiction, malgré le documentaire. Il ne pouvait pas en être autrement quand le mensonge - voire le génie/délire de mettre en scène d’autre vie que la sienne - est au cœur de l’écriture. Sonia Kronlund ne prétend pas dire vrai; elle privilégie le récit; récit polyphonique de femmes abusées dans leurs sentiments et leur intimité (certaines sont tombées enceintes et mis au monde des enfants) dont la diversité interdit toute généralisation psychologique, si ce n’est la volonté de surmonter le traumatisme et la tromperie. C’est là tout l’intérêt de cette réalisation qui a pris le temps - sept ans - d’approcher, d’accompagner sur les lieux du «crime», d’écouter avec une très grande empathie ses protagonistes. Les remplaçant, dans quelques cas, par des comédiennes professionnelles tant il était impossible pour certaines de s’afficher ouvertement.

La question s’est posée aussi pour Ricardo: le montrer oui ou non à l’écran? Après une première partie où le visage de l’homme est dissimulé, Sonia Kronlund, contre l’avis d’une avocate, laisse tomber le masque. Juste retour de choses, se dit la réalisatrice, au nom de femmes qui ont témoigné par-dessus la honte et la douleur. Le film s’achève sur une succession de plans dédiés à ses héroïnes, comme en suspens, pour s’apaiser enfin dans la joie d’une danse libératrice.

Marco Danesi

Appréciations

Nom Notes
Marco Danesi 13