La Ballade de Buster Scruggs

Réalisé par Ethan Coen, Joel Coen
Titre original The Ballad of Buster Scruggs
Pays de production U.S.A.
Année 2018
Durée
Musique Carter Burwell
Genre Western
Distributeur Netflix
Acteurs Brendan Gleeson, Liam Neeson, James Franco, Tim Blake Nelson, David Krumholtz, Zoe Kazan
Age légal 16 ans
N° cinéfeuilles 835
Bande annonce (Allociné)

Critique

Produite par Netflix et sélectionnée à la Mostra de Venise en 2018, la dernière réalisation des frères Coen fait revivre l’imaginaire du western en convoquant ses décors, ses personnages et la thématique de la conquête de l’Ouest. Fragmenté aussi bien dans sa narration que dans son rythme, le film, divisé en chapitres, part d’un épisode comique pour nous entraîner dans une veine plus tragique.

Les frères Coen alternent depuis quelques années entre des réalisations inscrites dans le registre comique (Burn After Reading, True Grit, Ave César!…) et d’autres plus tragiques (A Serious Man, Inside Llewyn Davis), teintées d’une amère mélancolie. Dans La Ballade de Buster Scruggs, la division en six chapitres permet une évolution de l’un à l’autre: on passe d’un comique basé sur le pastiche à un tragique voilé par une discussion en apparence légère. Cette progression implique une transformation dans le jeu des comédiens et le rapport au spectateur, même si une unité se crée autour des motifs du western (paysages, conquête de l’Ouest) et de ses personnages: cow-boys, bandits, chercheur d’or, tueur à gage ou femme en détresse animent en effet ces épisodes.

Dès la séquence d’ouverture du premier épisode (qui donne son titre au film), l’extravagance parodique s’exprime à tous les niveaux: un homme à cheval (Tim Blake Nelson), joue de la guitare et chante en traversant la Monument Valley, avant de parvenir à un village de cow-boys où les interactions dégénèrent rapidement. Quand bien même l’univers du western est restitué (duels, manichéisme, saloons), le ridicule de la situation, l’adresse directe au spectateur, une esthétique cartoon et sa violence gratuite confèrent à cet épisode une dimension burlesque. Cette entrave à l’immersion du spectateur dans l’univers fictionnel se généralise à l’ensemble de l’œuvre, où chaque chapitre est initié et se termine sur les pages d’un livre de contes. L’importance de l’oralité marque chacune des histoires, quoique de manière toujours moins artificielle.

Et c’est un conte quant à lui poignant que nous relate le troisième épisode (Ticket repas): inscrit dans un décor hivernal et cru, il met en scène un homme-tronc (Harry Melling, Dudley dans les Harry Potter), mené de lieu en lieu par son imprésario (Liam Neeson), et qui raconte, avec toujours plus de désespoir, l’histoire d’Abel et Caïn aux rares spectateurs présents. En dehors de ces représentations, un silence mélancolique et menaçant. La fin, cruelle, révèle la triste vérité du marché du spectacle, qui préfère le divertissement abrutissant à la compassion pour un solitaire contemplatif et poète, au bord du gouffre. Ticket repas marque ainsi une rupture dans la tonalité du long métrage, donnant à sentir la pesanteur de l’existence. Les interventions «ex-machina» des deux premiers chapitres disparaissent au profit d’une explication causale. La mort rôde, les certitudes sont ébranlées, la solitude et l’espoir s’inscrivent dans le corps des personnages, qui gagnent de fait en consistance.
Les frères Coen, moins extravagants qu’initialement, nous entraînent dès lors vers les ténèbres: le dernier épisode enferme même le spectateur dans une diligence, sorte de boîte mortuaire lancée dans l’Ouest immense qui se couvre de nuit. Un huis clos saisissant, qui conclut ce film.

Sabrina Schwob

Appréciations

Nom Notes
Sabrina Schwob 16