A Scanner Darkly

Affiche A Scanner Darkly
Réalisé par Richard Linklater
Titre original A Scanner Darkly
Pays de production U.S.A.
Année 2006
Durée
Musique Graham Reynolds
Genre Animation, Science fiction
Distributeur Warner Bros. France
Acteurs Winona Ryder, Robert Downey Jr., Keanu Reeves, Woody Harrelson, Rory Cochrane, Casey Chapman
N° cinéfeuilles 833
Bande annonce

Critique

La filmographie de Richard Linklater a cette allure, étrange mais familière, que l’on retrouve chez certains autres réalisateurs de sa génération. D’une part, des films de commande sans réelle personnalité sur lesquels Linklater ne s’occupe «que» de la partie réalisation. De l’autre, des films intimes qu’il réalise et écrit, desquels émergent de multiples constantes, autant formelles que thématiques.

Plus l’on regarde ses films, plus l’on pense savoir à quoi s’attendre avec précision: passant des longs métrages plus personnels, montrant la jeunesse dans ses plaisirs et déboires (Dazed And Confused, Everybody Wants Some!!) ainsi que l’effet du passage du temps sur la perception de l’Autre et de soi (la trilogie des Before, Boyhood), à des films formellement et thématiquement plus codifiés, où l’auteur se cache derrière la nécessité financière, sans être, pour autant, des films sans valeur (Rock Academy, Bernie). La géographie Linklater semble rapidement maîtrisée, l’on s’y retrouve et aime s’y promener, car elle finit toujours par laisser, dans la bouche du spectateur, ce goût rassurant de la chaleur humaine.

Et puis il y a A Scanner Darkly, et là rien ne va plus. On entre dans ce film en pensant arriver chez un vieil ami, notre Richard, et l’on en ressort, une petite centaine de minutes après, en ayant appris que Richard n’est en fait qu’un nom qu’il utilise pour échapper au gouvernement britannique, État dans lequel il a grandi, alors qu’il nous assurait avoir passé son enfance aux États-Unis. La plastique si unique, le ton inquiétant, la morale déstabilisante: rien ne rappelle à son passé de cinéaste.
Dans ce métrage, dont Linklater a écrit le scénario en se basant sur le roman éponyme de Philip K. Dick, 20% de la population d’une version dystopique des États-Unis est addict à la «Substance M», drogue fictionnelle provoquant de fortes hallucinations. Le gouvernement met alors en place un dispositif de vidéosurveillance qui ne laisse aucune parcelle de son territoire hors de portée, afin de mettre fin à ce trafic qui tue le pays à petit feu.

Bob Arctor (Keanu Reeves), personnage principal du film, est un policier essayant d’infiltrer un groupe de drogués pour remonter jusqu’à leur fournisseur. Cependant, il se mettra, lui aussi, à consommer cette drogue, tout d’abord par souci de crédibilité au sein du groupe, puis par besoin. Alors que le film commence, Arctor est déjà addict à cette substance: l’aspect visuel du monde auquel nous avons accès (car nous y accédons en grande partie par les yeux d’Arctor), en est, conséquemment, infecté. C’est probablement ce qui choque le plus durant le visionnage du film, cette esthétique si déroutante, entre prises de vues réelles et animation, qui provoque ce sentiment d’«inquiétante étrangeté»: comme si l’univers qui nous est présenté était tout ce qu’il y a de plus familier et compréhensible, mais que, par la même occasion, il était infiniment autre et opaque. Alors que le long métrage met en place un enchaînement de séquences plus déroutantes les unes que les autres, notamment par le biais de dialogues paranoïaques qui ne mènent jamais à aucune conclusion, Bob Arctor perd de plus en plus pied avec le monde qu’il habite. Les personnalités différentes dont il s’habille, entre son rôle d’infiltré et son rôle de policier - pour lequel il se vêtit d’une tenue qui lui refuse sa personnalité - exacerbent son mal-être, jusqu’au moment fatidique où il ne parvient plus à se reconnaître dans le miroir de sa propre maison. Au fait, est-ce vraiment sa propre maison? Ne serait-il pas chez Donna (Winona Ryder), sa petite amie et, accessoirement, sa dealeuse? Ou ailleurs, dans un autre espace-temps?

La diégèse si particulière de A Scanner Darkly nous déstabilise avec brio, car l’étrangeté qui s’en dégage mène à se questionner, tant sur le mode de vie du personnage, rythmé par sa consommation de drogue le conduisant progressivement à la paranoïa, que sur la responsabilité du gouvernement sur l’état psychique de ses citoyens. La correspondance entre le contenant et le contenu est totale, si totale que, plus le film avance, plus l’on prie pour qu’il s’arrête tant le sentiment d’angoisse de Bob Arctor est viscéral et retranscrit avec précision. L’univers qu’il crée et les personnages qui y habitent sont horriblement crédibles et nous rappellent, détestablement mais si pertinemment, aux trips complotistes naissant de cette impression passagère d’être manipulé par une force qui, à la manière des costumes des policiers emblématiques du film, n’a ni face ni identité.

Richard Linklater signe, avec ce film, une curiosité au sein de sa filmographie. Curieux par ses thèmes, certes, mais aussi par sa forme, reposant énormément sur des effets visuels et une créativité esthétique, là où la force de ses longs métrages précédents se situait majoritairement dans l’écriture et les performances d’acteurs. Que ce soit à l’échelle de Linklater ou à celle, légèrement plus imposante, de l’histoire du cinéma, ce film est d’une singularité dont l’identité nous échappe, mais qui, ce faisant, élargit et redéfinit les possibles de l’identité cinématographique.

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