Ne croyez surtout pas que je hurle

Affiche Ne croyez surtout pas que je hurle
Réalisé par Frank Beauvais
Titre original Ne croyez surtout pas que je hurle
Pays de production France
Année 2019
Durée
Genre Documentaire
Distributeur Bellevaux
Age légal 16 ans
Age suggéré 16 ans
N° cinéfeuilles 827
Bande annonce

Critique

Présenté à la Berlinale 2019, ce premier long métrage de Frank Beauvais avait frappé la délégation de Ciné-Feuilles sur place (voir n. 807). Il rencontre enfin une sortie lausannoise au Bellevaux mais cet essai cinématographique laisse songeur.

La genèse de ce drôle d’objet de cinéma, mise à l’honneur par le générique final, est sans doute ce qui retient d’abord l’attention: environ 400 films, visionnés sur l’espace de quelques mois, sont convoqués pour évoquer le retrait du réalisateur dans un petit village d’Alsace. Se transformant en dévoreur d’images, il a tenté de conjurer rupture, société en décomposition et solitude par un enfoncement toujours plus profond dans des œuvres de tout horizon. Sa remontée, son retour prudent vers la réalité, c’est le montage bout à bout de centaines d’extraits, c’est le discours scandé par sa propre voix qui forment Ne croyez surtout pas que je hurle.

On pourrait penser à Boris Lehman, réalisateur belge par excellence de l’autofiction, à Jonas Mekas et ses chocs d’images qui disent l’exil, ou encore à Sylvain Tesson, du côté de la littérature, pour le récit d’un isolement face à l’infini du temps. Mais pas question ici pour Beauvais de référer à un quelconque auteur, à une cinématographie connue, d’en appeler à un amour cinéphilique précis. Pas même de visages familiers auxquels se raccrocher. Lapidaires, les plans s’enchaînent brutalement, comme pour ne laisser au spectateur aucune chance de s’y plonger, de tisser un lien avec eux. Ou entre eux.

Au contraire, images et textes forment deux voies qui, loin de se mélanger, se repoussent, se contredisent, se répondent parfois. C’est de leur écart - qui est aussi celui du rapport entre Beauvais et ce qui l’entoure - que surgit quelque chose. Et quelle capacité d’évocation! A travers cette moisson incroyable à mille années-lumière de son quotidien campagnard, Beauvais parvient à inspirer au spectateur l’imaginaire de ces mois en solitaire. A tel point que longtemps encore après le visionnement, ce sont les chemins en forêt, l’obscurité rassurante de la chambre, les interruptions créées par les rares visites qui reviennent à l’esprit, aussi vifs que s’ils avaient réellement été captés par une caméra.

Mais comme les deux sources de sens du film refusant de se rencontrer, entre lassitude et envoûtement, le cœur du spectateur balance. Faut-il admirer la capacité du réalisateur à transcender cette sombre enclave de vie par la convocation d’autres mondes? Ou s’agacer de réflexions par trop banales sur la difficulté de se raconter, de se situer face à ce monde qui est le nôtre? C’est là que le film pèche, que la révolte sonne creux. «Trop vieux pour la révolution, mais trop jeune pour le renoncement», selon les propres mots du réalisateur, lui qui nous étreint pourtant aux larmes lorsqu’il dit la disparition de son père, devant Le Ciel est à vous de Jean Grémillon. Et en même temps, comment pouvoir prétendre être ailleurs, alors que ce sont les mêmes questions qui nous assaillent, les mêmes réponses qui manquent à l’appel? Et, pour la plupart d’entre nous, sans le talent de tisserand d’images de ce curieux cinéaste pour tenter d’y échapper, brièvement.

Adèle Morerod

Appréciations

Nom Notes
Adèle Morerod 14
Blaise Petitpierre 18
Sabrina Schwob 20