La Cordillère des songes

Affiche La Cordillère des songes
Réalisé par Patricio Guzmán
Titre original La Cordillera de los sueños
Pays de production France, Chili
Année 2019
Durée
Musique Miranda y Tobar
Genre Documentaire
Distributeur trigon-film
Age légal 16 ans
Age suggéré 16 ans
N° cinéfeuilles 824
Bande annonce

Critique

Après Nostalgie de la lumière (2010), qui emmenait au nord du Chili dans le désert d’Atacama, et Le Bouton de nacre (2015) explorant la Patagonie, Guzmán continue sa lutte contre l’amnésie délibérée et collective dont son pays d’origine est atteint.

Patricio Guzmán part, dans ce troisième volet, du massif de la cordillère des Andes qui occupe près de 80% de la superficie du pays. Ce mur s’impose depuis toujours: il est là, il a tout vu et tout ressenti et ses plis, ses gouffres comme ses sommets inatteignables, sa dureté comme la musique du vent qui le traverse, tout son relief tisse une métaphore silencieuse des drames dont on ne parle pas. Et pourtant bien des maux d’aujourd’hui s’inscrivent à la suite de l’ère Pinochet, qu’il s’agisse de la corruption qui gangrène tous les échelons de la société, de la privatisation de l’exploitation des richesses où certaines zones du pays finissent par appartenir à des groupes étrangers, du désastre écologique qu’accentue l’inextinguible faim de profit, sans parler, bien sûr, du creusement profond des inégalités.

Quelques rencontres fortes soulignent le propos désabusé de Guzmán. Ce sont particulièrement celles des sculpteurs Francisco Gazitúa, Vicente Gajardo et du cinéaste Pablo Salas. Les deux premiers travaillent le métal et surtout la pierre, qu’à leur manière ils font parler. Plus direct encore, le troisième, armé de sa caméra est resté au Chili, où il filme infatigablement depuis les années 80, en prenant parfois de gros risques. Ainsi, au fil du temps et presque sans s’en rendre compte tout de suite, Pablo Salas a accumulé un véritable trésor d’archives, recelant une part importante de la mémoire chilienne, sur laquelle Guzmán attire l’attention. En outre, au détour de ses plongées dans Santiago, le réalisateur chilien exilé en France tombe sur la maison de son enfance, abandonnée, comme si le temps s’était arrêté. Elle est pourtant bien là, muette et hurlant aussi fort dans le quartier que la cordillère qui tout à la fois enferme et protège.

Plus qu’auparavant, on entre grâce à ces images dans l’intimité d’un cinéaste qui poursuit un essentiel travail de mémoire, rappelant qu’un 11 septembre tout bascula non pas seulement à New York en 2001, mais pour tout un pays, en 1973 au Chili, où l’espoir était de mise avec Salvador Allende. Autant dire que si l’on peut poser une chape de plomb sur des événements et leurs funestes conséquences, rien n’assure une immunité temporelle, car si les hommes préfèrent effacer les souvenirs douloureux, la nature témoigne à sa manière, son relief devenant aussi parlant qu’un visage buriné par la vie. Et si de rares témoins et artistes prennent la parole et expriment l’indicible, l’espoir renaît. Tout n’est pas perdu, au contraire: n’est-ce pas tout un peuple qui va recouvrer sa mémoire, comme le suggère l’accueil qui fut réservé sur place au Bouton de nacre?

Serge Molla

Appréciations

Nom Notes
Serge Molla 15