Cœur animal

Affiche Cœur animal
Réalisé par Séverine Cornamusaz
Pays de production Suisse
Année 2009
Durée
Musique Evgueni Galperine
Genre Drame
Distributeur ADR Productions
Acteurs Camille Japy, Olivier Rabourdin, Antonio Buil Puejo
N° cinéfeuilles 602
Bande annonce

Critique

L’adaptation d’une œuvre littéraire au grand écran peut prendre des formes variées, du décalquage quasi intégral à l’inspiration plus ou moins libre. La jeune cinéaste vaudoise Séverine Cornamusaz a choisi de procéder à un long travail de réécriture, en vue de conférer une dimension universelle à ce qui aurait pu être un drame alpestre local.

Perdue dans les vastes alpages d’un décor alpin d’une beauté minérale, une ferme au-dessus de la mêlée d’en bas. Un paysan rustre, Paul (Olivier Rabourdin), y vit avec sa femme Rosine (Camille Japy), vraisemblablement une fille de la plaine. Un couple improbable où Paul règne en maître absolu. Bourru, dur à la tâche, violent, il rudoie Rosine, la prend comme une bête quand lui vient une pulsion, la traite avec mépris, gardant ses fugaces élans de tendresse pour son chien et ses vaches. Rosine souffre d’un mal qu’il refuse d’admettre. Il la soigne avec les remèdes de sa pharmacie vétérinaire. Elle est à bout de forces et ne peut plus accomplir ses tâches quotidiennes à la ferme.

Paul se résout alors à engager un ouvrier espagnol, Eusebio (Antonio Buil), auprès duquel il veut s’imposer en patron. Dans un accès de colère, Paul frappe sa femme qu’Eusebio retrouve effondrée derrière une commode. Il appelle les secours. La jeune femme est emmenée en hélicoptère dans un hôpital. Commence alors un face-à-face quotidien pour les deux hommes, l’un mutique, enfermé dans son handicap affectif, l’autre jovial et empathique, malgré une situation personnelle qui le fait souffrir. Au contact d’Eusebio, Paul apprend peu à peu à s’interroger sur son rapport à sa femme, à son père et surtout à ses émotions.

Séverine Cornamusaz, dont CŒUR ANIMAL est le premier long métrage de fiction, s’est inspirée du roman de Noëlle Revaz, Rapport aux bêtes, paru en 2002, qu’elle a très librement adapté. Elle a voulu, dit-elle, faire entrer le spectateur «dans le point de vue de Paul et lui faire partager sa souffrance». Et c’est bien de souffrance dont il est question et qui nous prend au ventre, mais c’est celle de Rosine, la victime, qui n’a jamais de haine dans le regard, même dans les pires moments d’humiliation que lui fait subir son mari. C’est le regard chaleureux d’Eusebio et ses souffrances d’immigré méprisé et exploité qui crèvent l’écran.

La jeune réalisatrice vaudoise, diplômée de l’Ecole de photographie de Vevey et de la New York Film Academy, a dédié son film à sa grand-mère Rosine, qui fut paysanne de montagne sur les hauteurs vaudoises. Cette dédicace est un aveu de tendresse pour le personnage de l’épouse de Paul, qui la détourne un peu de son objectif premier, suivre la lente humanisation de Paul.

Séverine Cornamusaz a évité le drame paysan folklorique en captant parfaitement l’universalité de l’enfermement intérieur, les vies saccagées par la violence, les rapports de dominant à dominé, de ceux qui se croient des droits et bafouent ceux des autres. «Que je parte ou non, je suis libre!» réplique, avec une sincérité superbe, Eusebio à son patron. Une liberté intérieure que Paul découvrira peut-être un jour mais on ressort de la projection un brin sceptique. Les personnages du film pourraient habiter dans un appartement d’une HLM de banlieue ou dans une petite ville au fin fond de l’Arizona, la problématique de la violence domestique est la même ici ou là-bas. En posant ses caméras sur les hauteurs d’Anzeinde, Séverine Cornamusaz a trouvé un décor sans arrêt changeant, au gré des orages qui se forment, qui éclatent, et des éclaircies subites qui éclaboussent la montagne de lumière et la tirent de ses sombres nuées. Un panorama qui traduit à la fois l’enfermement intérieur des personnages et leurs échappées belles. Le film a des allures de tragédie antique, violente, hiératique et terriblement humaine, servi par des images d’une rigoureuse beauté.

Nicole Métral