Ruban blanc (Le)

Affiche Ruban blanc (Le)
Réalisé par Michael Haneke
Pays de production Autriche, Allemagne, France, Italie
Année 2009
Durée
Genre Drame
Distributeur Les Films du Losange
Acteurs Ulrich Tukur, Christian Friedel, Ernst Jacobi, Leonie Benesch, Ursina Lardi
N° cinéfeuilles 592
Bande annonce

Critique

En retenant le vingtième long métrage du réalisateur autrichien, les sélectionneurs n’avaient pas opté pour la facilité. Habitué des prix et enfant chéri des jurys œcuméniques, Haneke présente une œuvre austère, âpre, sans concession, dans un noir et blanc de toute beauté.

On est à la veille de la Première Guerre mondiale, dans le microcosme d’un petit village du nord protestant de l’Allemagne, où règnent un baron grand propriétaire terrien, un médecin, un pasteur patriarcal obsédé par la pureté (il noue un ruban blanc aux cheveux de ses enfants pour leur rappeler leurs péchés) - sans parler d’une chape oppressante de mystère.

Qui a tendu un câble entre deux arbres pour faire tomber le docteur de cheval? Qui est responsable de la mort accidentelle d’une paysanne employée à la scierie? Qui a torturé un enfant, en a mutilé un autre? Qui a mis le feu à une grange? Beaucoup de non-dits, devant lequel la police perd son latin, et que tente d’expliquer avec le recul du temps le vieux narrateur, alors tout jeune et candide instituteur du village confronté à des enfants (extraordinaires jeunes acteurs) dans lesquels on pressent de futurs nazis...
Avec une netteté chirurgicale, Haneke rappelle que le mal est toujours prêt à sourdre de l’être humain. Sans effets éclaboussants, sans fracas, son film est d’autant plus violent qu’il est retenu et contenu. De la très belle ouvrage, une grande rigueur, une scène bouleversante sur la mort, une parabole intemporelle, et un choix qui fait honneur au Jury cannois.

Daniel Grivel

Mention spéciale du Jury œcuménique
Œuvre profonde, d’une magnifique rigueur formelle et cinématographique qui nous a tous bouleversés, en nous incitant à la plus grande vigilance devant les symptômes de notre violence personnelle qui creuse aussi le lit de la violence sociale et politique.


Ambitieux et superbe film d’auteur, LE RUBAN BLANC a décroché la Palme d’Or lors du dernier Festival de Cannes. A travers la description d’une communauté paysanne allemande immédiatement avant la Première Guerre mondiale, Michael Haneke tente de mettre en évidence ce qui a pu contribuer à la naissance du régime politique et des dérives guerrières que l’on sait.

En 1913, un village protestant de l’Allemagne du Nord. D’étranges incidents viennent secouer la quiétude ambiante, des événements bizarres, empreints de violence et de cruauté, auxquels semblent être mêlés les jeunes enfants de l’école. Les autres personnages - un instituteur, un grand propriétaire terrien et sa femme, un pasteur luthérien, un médecin et une sage-femme, un régisseur, etc. - portent aussi en eux une part de froideur, de rigidité et de mystère. Un accident de cheval, la mort d’une paysanne, les agressions dont sont victimes de jeunes garçons sont les signes d’un dysfonctionnement social.

LE RUBAN BLANC n’est pas un film historique - même si l’on sent la société en train de changer. Pas non plus un film de costumes: l’emploi (habile) du noir et blanc - les images sont magnifiques - renvoie très nettement un siècle en arrière, mais évite tout exotisme et tout effet de reconstitution. La démarche de Haneke est autre. Il ne cherche pas la démonstration, il ne donne pas de leçon, mais pointe simplement l’objectif de sa caméra sur l’éducation morale, religieuse, scolaire et familiale de l’époque, et sur les dérives d’un certain protestantisme, laissant entendre que tout cela aura des conséquences profondes sur la génération suivante, sur ces mêmes enfants devenus adultes vingt ans plus tard. Voilà comment, semble dire le cinéaste, des êtres humains innocents, en devenir, ont pu se muer en fascistes et tortionnaires du Reich (même si le mot «nazisme» n’apparaît jamais).

Dans LE RUBAN BLANC, Haneke ménage le suspense, ne dévoilant qu’à demi les intentions - possibles ou cachées - des protagonistes, proposant des pistes, ne désignant pas les coupables, laissant la police perplexe. L’originalité du récit tient aux modalités choisies par le cinéaste: les événements sont commentés par l’ancien instituteur, aujourd’hui vieilli (il semble s’exprimer dans les années 50-60), mais que le spectateur découvre encore jeune sur l’écran, au moment où il va épouser une jeune fille de 14 ans sa cadette… Le temps a désormais passé, l’oubli a fait son œuvre, les commentaires et les jugements portés - ceux du narrateur et à travers lui ceux du cinéaste… - conservent donc (heureusement) une certaine ambiguïté.

Michael Haneke a toujours été intéressé par l’étude de la genèse du mal: de BENNY’S VIDEO (1991) à CACHE (2004), en passant par 71 FRAGMENTS D’UNE CHRONOLOGIE DU HASARD (1994) et FUNNY GAMES (1997), le cinéaste autrichien a observé, ausculté et froidement mis en images un processus qu’il présente comme inéluctable. Mais le réalisateur ne peint pas tout en noir: certains héros ne sont pas négatifs, et le débat sur l’innocence (ou non) des enfants reste ouvert. Son dernier opus n’est pas un «film noir» non plus, et les solutions aux énigmes posées ne seront pas données. Resteront des hypothèses, des soupçons, et il appartiendra au spectateur de remplir les trous de l’histoire, de décrypter personnellement le sens des images et celui des propos. Haneke le dit lui-même: «Je n’ai rien à expliquer. Quiconque se présente en artiste se doit de poser des questions et non prétendre apporter des solutions. Il serait contre-productif pour moi de répondre à la place des spectateurs. (…) Le film n’aborde pas la seule origine du fascisme, mais plus globalement le fanatisme religieux et sa capacité à mener au terrorisme. Les enfants du RUBAN BLANC n’ont pas d’autre choix que celui de devenir des criminels.»

Les images du RUBAN BLANC sont beaucoup moins violentes, moins cruelles que celles des précédents films de Haneke, le cinéaste laissant le plus souvent deviner, hors champ ou en utilisant la bande-son, ce qui peut se passer. Les acteurs sont remarquablement dirigés, et les nombreux enfants jouant les rôles principaux sont tout simplement stupéfiants. La mise en scène est «au cordeau» et les cadrages millimétrés. On pense parfois - c’est un compliment bien sûr - à Bergman.

Antoine Rochat

 

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