Ordinary People

Affiche Ordinary People
Réalisé par Vladimir Perisic
Pays de production Serbie, Suisse, France
Année 2009
Durée
Genre Drame
Distributeur Pyramide Distribution
Acteurs Relja Popovic, Boris Isakovic, Miroslav Stevanovic, Miroslav Isakovic
N° cinéfeuilles 592
Bande annonce

Critique

Avec six autres soldats, Dzoni, 20 ans, roule en bus vers une destination inconnue. Arrêt devant une ferme abandonnée: l’attente, vite insoutenable, commence. Un autre bus s’approche, transportant des civils serrés les uns contre les autres. Le commandant de l’unité explique à ses hommes que ce sont des ennemis à éliminer… A travers le personnage de Dzoni, le cinéaste serbe Vladimir Perisic - qui n’avait pas 20 ans lorsqu’ont éclaté les conflits en ex-Yougoslavie - se pose la question de savoir ce qu’il aurait fait en pareille situation…

Dans un paysage écrasé par le soleil, ORDINARY PEOPLE est construit sur de longs plans fixes. Le cinéaste laisse parler les images: des lignes horizontales et verticales dessinent des trajectoires rectilignes qui interdisent aux personnages (soldats, ou civils condamnés) tout changement de direction, qui leur ôtent toute issue. Sans autre recherche que la sobriété du propos et l’extrême concision des dialogues, le cinéaste adopte la distance nécessaire et adéquate, montrant comment l’engrenage tragique se met en place.

Coproduit par la TSR, ce film devrait bientôt trouver une case horaire (sans doute tardive!) sur nos petits écrans.







Film très réussi, regard tendu porté sur l’histoire récente et tragique de la Serbie, ORDINARY PEOPLE raconte, avec une sorte de détachement glacé, la journée d’un jeune soldat de l’armée serbe amené à prendre part à l’exécution de civils, au moment des massacres de Srebrenica. Une écriture sobre, un récit dépouillé, sans fioritures.

Tourné en 2005 et discrètement projeté quatre ans plus tard à Cannes (Semaine de la critique), le film de Vladimir Perisic ne sort qu’aujourd’hui sur nos écrans. A ce retard une raison sans doute: le film est tout sauf un divertissement.

On est en Serbie, en pleine crise des Balkans (1995), même si le contexte politique des hostilités n’est guère précisé. Sept soldats partent pour une mission inconnue. Leur véhicule s’enfonce dans la forêt, la radio serbe répète inlassablement que la lutte contre les «terroristes» se poursuit et que ceux-ci seront sévèrement condamnés. Le bus s’arrête dans la cour d’une ferme abandonnée, les soldats descendent, mais aucun ordre n’est donné. L’attente commence: le soleil tape fort, les soldats ne parlent pas, on grille une cigarette, on picole…

La tonalité du film est donnée par ces premières séquences, étirées et retenues à la fois, construites sur de longs plans fixes. Avec l’arrivée d’un camion transportant une dizaine de civils, le spectateur comprend vite qu’il s’agit des «rebelles» en question et que l’ordre sera donné de les passer par les armes. D’autres véhicules suivront. La folie meurtrière s’installe subitement, mais elle ne sera jamais exploitée de façon spectaculaire. Bien au contraire: le récit reste calme, la distance entre la caméra et l’événement est correcte, empêchant tout dérapage visuel ou d’ordre émotionnel. Dans ce tableau des crimes d’une guerre, le cinéaste capte simplement (et subtilement) des regards qui se croisent, des gestes anodins, quelques mots qui traînent. Pas de pathos. Les bruits sont rares: quelques moteurs, le chant des oiseaux, les claquements secs des coups de feu.

Jeune recrue de 20 ans, Dzoni vient de s’engager dans l’armée. C’est le personnage central du film, et c’est à travers lui que s’exprime le cinéaste. C’est lui qui sera brutalement confronté à l’obligation de tuer, un acte qui lui apparaît au départ comme impossible à réaliser, mais qui finit par devenir un travail à accomplir et dont il faut s’acquitter. Le réalisateur va laisser le spectateur découvrir chaque événement en même temps que Dzoni, n’en sachant ni plus ni moins que lui. Un spectateur qui devra vivre aux côtés du jeune soldat, jusqu’à en éprouver les angoisses et les hésitations, jusqu’à en ressentir la propre respiration.

Le cinéaste Vladimir Perisic (né à Belgrade, il avait 19 ans en 1995) dit s’être posé la question de savoir comment il aurait réagi en pareilles circonstances: «Pendant la guerre, j’avais l’âge, et l’inconscience qui va avec. J’aurais pu me retrouver dans une telle situation. (…) La lecture des témoignages des soldats qui ont participé à des crimes de guerre a très vite anéanti l’idée que je m’étais faite selon laquelle de tels actes sont commis par des ‘monstres’. Non, ces soldats ne sont pas des ‘monstres’. Mais alors, s’ils ne sont pas anormaux, s’ils ne sont pas des psychopathes, mais des hommes ordinaires qui dans certaines conditions ont commis des crimes, qu’est-ce que cela me dit sur moi-même? Et sur les autres?»

Implicitement, le cinéaste pose la question de savoir s’il y avait, pour Dzoni et ses camarades, un autre choix possible. Mais il en reste là.

Antoine Rochat