Premières neiges

Affiche Premières neiges
Réalisé par Aida Begic
Pays de production Bosnie-Herzégovine, Allemagne, France
Année 2008
Durée
Musique Igor Camo
Genre Drame
Distributeur Pyramide Distribution
Acteurs Zana Marjanovic, Jasna Ornela Bery, Sadzida Setic, Vesna Masic, Emir Hadzihafizbegovic
N° cinéfeuilles 570
Bande annonce

Critique

Bosnie, 1996. Six femmes, quelques fillettes, un vieil homme et un jeune garçon vivent à Slavno, village dévasté par la guerre des Balkans. Plusieurs membres de leurs familles - les hommes surtout - ont été tués, sans que leurs corps aient jamais pu être retrouvés. Les femmes du village ont réussi, peu à peu, à recréer leur propre monde, mais le souvenir des disparus est encore très fort. Elles essaient de survivre en vendant leurs confitures de prunes, leurs fruits, leurs légumes au bord de la route.

Un jour, deux hommes, deux promoteurs - dont un Serbe -, débarquent à Slavno et proposent aux habitants rien moins que de quitter le village en échange d’une forte somme d’argent. Les villageois doivent-ils accepter cette offre et perdre ainsi leur âme? Les uns seraient prêts à signer le contrat lorsqu’une soudaine et violente tempête s’abat sur le village, piégeant les visiteurs et les contraignant à rester et à reparler d’une tragédie toute récente. Chacun devra se libérer de ses souvenirs pour que la vie puisse continuer...

Originaire de Sarajevo, la cinéaste Aida Begic sait de quoi elle parle. A travers plusieurs beaux portraits de femmes, la réalisatrice développe, avec un mélange de pudeur et de fermeté, un propos riche et intéressant. Sans recourir à des scènes ou à des événements rappelant les atrocités du conflit ethnique, sans explications superflues, sans faire appel à autre chose qu’à une émotion très contenue. Aida Begic sait se faire discrète, les comédiens aussi, et le message passe, presque en silence.

Antoine Rochat


La jeune réalisatrice née en 1976 a étudié le cinéma à Sarajevo, sa ville natale. Elle a fait deux courts métrage remarqués et, désormais enseignante à la Sarajevo Academy of Performing Arts, fondatrice de Mamafilm, société de production indépendante, elle a réalisé PREMIERES NEIGES, qui lui a valu le Grand Prix de la Semaine de la critique cette année à Cannes. Lucide sur la condition féminine dans un certain contexte musulman («Si une femme ne porte pas le voile, les hommes la voient comme un morceau de viande; si elle le porte, elle est regardée par eux comme une demeurée»), elle dresse sans complaisance de beaux portraits de femmes.

1997. Slavno, village musulman isolé à l’est de la Bosnie, dévasté par la guerre (pour l’anecdote, la production a passé du temps à trouver un site franc de mines). Il ne reste de la population que quelques femmes et enfants, et un seul homme, le bey, âgé et claudiquant (ce qui lui a probablement valu d’être épargné par les tchetniks), qui perpétue les prières quotidiennes.

La vie est rude, les deuils pesants. Avant l’hiver, sur l’impulsion d’Alma (Zana Marjanovic), on met fruits et légumes en conserve, dans l’espoir de les vendre en bordure de route. Hamza, habitant un village voisin, renverse un jour l’étal de bocaux et, pour se racheter, promet son aide. Surviennent alors deux promoteurs guidés par un Serbe, qui proposent aux femmes d’acheter leurs maisons et leurs terres, les plaçant devant un dilemme quasiment évangélique: gagner le monde ou perdre son âme? Une tempête de neige provoque un huis clos dont nous ne dévoilerons pas l’issue.

Un beau film de femme avec des femmes confondantes de naturel. Le récit, subtil, est conduit sur le fil, sans digressions inutiles, progressant par des ellipses bien maniées. Pas un plan n’est laissé au hasard; quelques images, et on saisit la situation; la routine du quotidien est éclairée par de fines allusions symboliques; la réflexion sur l’effondrement puis la reconstruction, la lutte pour la survie et le rêve d’un avenir meilleur, le cheminement vers le pardon, les étapes du deuil - toute cette palette qui pourrait être sombre est illuminée par une espérance diffuse. Au début du film, un gros plan sur un visage de profil n’est pas sans évoquer la «Madeleine à la veilleuse» de Georges de La Tour. La couleur de PREMIERES NEIGES est à l’image de ce maître du clair-obscur, et le film, par sa thématique, prend la dimension de l’universel.

Daniel Grivel

 

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