Il Divo

Affiche Il Divo
Réalisé par Paolo Sorrentino
Pays de production Italie, France
Année 2008
Durée
Musique Teho Teardo
Genre Biopic, Drame
Distributeur filmcoopi
Acteurs Toni Servillo, Anna Bonaiuto, Giulio Bosetti, Flavio Bucci, Carlo Buccirosso
Age légal 14 ans
Age suggéré 14 ans
N° cinéfeuilles 570
Bande annonce

Critique

L’an dernier, Paolo Sorrentino avait fait rire (un peu jaune) le public cannois avec L’Ami de la famille, histoire d’un usurier répugnant. Cette année, il évoque un personnage à peine moins répugnant mais beaucoup plus «présentable» au sens mondain du terme: Giulio Andreotti, homme d’Etat et homme politique pour le moins controversé qui, contre vents et marées, traverse depuis cinquante ans la scène politicienne italienne sous les couleurs de la démocratie chrétienne (d’où «le divin»), au fil d’une carrière qui le conduira de la présidence de la Fédération universitaire catholique au Sénat, en passant par la présidence du Conseil à sept reprises...

Le film traite de la dixième législature de la république, marquée par le septième gouvernement Andreotti de 1991 à 1992. Le personnage (composition exceptionnelle de Toni Servillo) paraît falot, blafard, de taille moyenne («mais si je regarde autour de moi, je ne vois pas de géants», dit-il), la poignée de main molle, le regard flou - mais ses archives secrètes lui permettent de museler ses opposants. Son pouvoir le préserve des pires soupçons et accusations autour de l’affaire Moro, de l’assassinat d’un journaliste fameux, de ses prétendues accointances avec la mafia.

Dramatisé avec maestria, emmené au pas de charge, ponctué de musiques judicieusement choisies, assaisonné de citations suavement vitriolées (il n’en manque pas!) du gérontocrate impassible et impavide qui, aujourd’hui encore, exerce des charges publiques, le film se laisse voir comme une sorte de farce politico-policière et réserve de bons moments, même à ceux qui ne sont pas des connaisseurs avertis du landerneau italien. En sortant de la salle, on ne peut s’empêcher de penser à la caricature de Talleyrand: «De la merde dans un bas de soie...»

Daniel Grivel


Magistrale, cette biographie ironique et fantasmée de Giulio Andreotti fait froid dans le dos. Il Divo confirme le retour du cinéma italien. On s’en réjouit.

Il aura 90 ans en janvier prochain; depuis 1991, il est sénateur à vie. Giulio Andreotti a été sept fois président du Conseil et vingt-cinq fois ministre. Son interminable carrière politique lui a valu multitude de surnoms, tels que l’Inoxydable, l’Eternité, le Sphinx, Belzébuth, le Renard, l’Homme des ténèbres… Et aussi il Divo, qui donne son titre au film de Sorrentino. L’histoire de Giulio Andreotti est celle de l’Italie, note Jean-Noël Schifano, écrivain français spécialiste de l’Italie, «une histoire de crimes, de collusions entre le pouvoir officiel, les loges maçonniques, le Vatican et la mafia, sur fond de complots et de trames obscures où se mêlent, dans les années 70, et jusqu’à nos jours, le sang des assassinats signés par les Brigades Rouges et celui versé à l’ombre de la Loge P2.»

Un homme seul pour ordonner les ficelles de cet embrouillamini… et qui paraît incarner l’impunité, toujours soupçonné mais toujours acquitté des procès intentés contre lui! Cet homme méritait un éclairage. Paolo Sorrentino s’y est risqué. Il explique son choix par la curiosité qu’il éprouve envers les autres, leur psychologie, leurs sentiments, leurs actes insensés, fous ou répétitifs. «Ces personnes qui m’intriguent, me fascinent ou me répugnent sont italiennes et donc représentatives, au moins en partie, de la société italienne et parfois emblématiques, comme c’est le cas pour Andreotti.» Son quatrième long métrage a remporté le Prix du Jury 2008 du Festival de Cannes. Fidèle à lui-même, le sénateur à vie a commenté l’œuvre par l’une de ces répliques dont il est prodigue: «Il vaut mieux être critiqué qu’ignoré!» Le film commence par une phrase attribuée à la mère d’Andreotti: «Si vous ne pouvez pas dire du bien de quelqu’un, ne dites rien.» Le ton est donné à cette réalisation sans concession, mais subtile, ironique, élégante et captivante de bout en bout. Récit politique embrouillé, pas toujours facile à suivre, mais qui, par la qualité de l’image et de la mise en scène, accroche le spectateur à son fauteuil et le pousse à chercher plus loin.

Il Divo offre de Giulio Andreotti un portrait remarquable, avec un extraordinaire Toni Servillo dans le rôle. Andreotti, homme de la nuit parce qu’il est insomniaque, homme silencieux et figé parce que ses migraines le paralysent, homme d’une agilité intellectuelle hors du commun quand il s’agit de glisser entre les complots, les manipulations, la corruption qui constituent le pouvoir en Italie. Un homme aussi qui utilise Dieu pour justifier son action politique et qui prie, seul, la nuit.

C’est une biographie fouillée, passionnante, avec des scènes particulièrement prenantes: la confession d’Andreotti, face à la caméra, ou le couple assis côte-à-côte devant la télévision. Le réalisateur et son acteur s’entendent pour faire vivre un personnage dont l’ambiguïté suscite autant de sympathie que de dégoût. L’aridité de la politique est adoucie par l’importance donnée à l’esthétique, ces plans sombres, ces camaïeux de bruns qui collent au côté ténébreux du personnage. La musique y joue un rôle essentiel, personnage à part entière, souvent moqueur, qui souligne le portrait.

Il Divo fait sourire, mais laisse aussi le goût amer d’une catastrophe irrémédiable. Entre corruption politique et mafia, quand et comment l’Italie se défera-t-elle de ses fantômes?

Geneviève Praplan

Ancien membre