Homme sans âge (L')

Affiche Homme sans âge (L')
Réalisé par Francis Ford Coppola
Pays de production Allemagne, Italie, France, U.S.A., Roumanie
Année 2007
Durée
Musique Osvaldo Golijov
Genre Drame, Fantastique
Distributeur Pathé Distribution
Acteurs Bruno Ganz, Tim Roth, Marcel Iures, Alexandra Maria Lara, Adriana Titieni
N° cinéfeuilles 557
Bande annonce

Critique

L’HOMME SANS ÂGE est à la fois une histoire d’amour, un thriller pseudo-politique et une plongée dans l’espace-temps. Coppola change ici de registre, bouscule la logique, mais son film - ambitieux et (trop) plein d’idées - part dans tous les sens et ne convainc pas.

Les derniers «grands films» de F. F. Coppola - COTTON CLUB, LE PARRAIN III - datent de la fin des années 80. Dès 1990, les difficultés financières obligent le réalisateur à réduire la voilure et à se mettre, en tant que producteur, au service des autres - ou de sa fille Sofia… - tout en remboursant ses dettes. Les trois films tournés de 1992 à 1998 (DRACULA, JACK et L’IDEALISTE) ne connaîtront pas le succès des opus précédents. Aujourd’hui, après une parenthèse de neuf ans, Coppola retourne derrière la caméra et nous livre un film personnel, à budget moyen, réalisé loin des studios hollywoodiens (le film a été tourné en Roumanie), avec une équipe réduite et des acteurs moins connus.

Ce qui ne signifie pas que la démarche de Coppola manque d’ambition. Bien au contraire. Le cinéaste américain tente de mettre en images une nouvelle du romancier et philosophe roumain Mircea Eliade (1907-1986) - autorité en matière d’histoire des religions et spécialiste du sanscrit et des philosophies orientales. Eliade rappelle que l’homme moderne a perdu contact avec les cycles de la nature, avec le sacré, insistant par ailleurs sur l’opposition qui existe entre la conception occidentale du temps (linéaire) et celle de l’Orient (cyclique).

Ce petit rappel en guise d’introduction n’est sans doute pas complètement inutile à qui veut se hasarder à découvrir L’HOMME SANS ÂGE: le film - complexe, touffu, ardu parfois - sollicite fortement le spectateur et exige de lui une collaboration de tous les instants. Autant le dire tout de suite.

Un synopsis succinct ne sera pas d’un très grand secours et n’indiquera que deux ou trois pistes de lecture. On est dans la Roumanie de 1938 (mais on fera de nombreux allers et retours dans le temps). Dominic Matei, vieux professeur de linguistique de 70 ans, est frappé par la foudre. Les médecins l’arrachent à la mort, le voilà qui renaît et qui rajeunit miraculeusement. Ses facultés mentales décuplées, il s’attelle à l’œuvre de sa vie: une recherche sur les origines du langage. Cette renaissance bizarre va attirer l’attention des savants et des espions de tous bords (nazis en quête d’expériences scientifiques, agents américains, etc.) Harcelé, Dominic devra quitter la Roumanie, fuir de pays en pays (en passant par la Suisse), et changer d’identité. Au cours de ce périple à travers le temps et l’espace - on est en pleine 4e dimension -, il va retrouver Laura, son ancien amour. Ou peut-être une femme qui lui ressemble, qui pourrait de surcroît être la clé-même de ses recherches, mais qu’il va perdre une seconde fois…

Le tracé du récit est pour le moins sinueux, le scénario se dirigeant tantôt vers une histoire d’amour, tantôt vers une quête philosophique alambiquée, jouant sur les lieux et les époques. Et les personnages se dédoublent: Tim Roth joue deux Dominic Matei en cavale, ce qui permet au héros de dialoguer avec une image de lui-même et de vivre à la fois dans le présent et le passé. Quant à l’actrice Alexandra Maria Lara, elle incarne trois existences d’héroïnes différentes. A chacun de s’efforcer de suivre (ou non) les tribulations des personnages, d’entrer dans tous ces jeux spéculatifs sur le temps, sur la conscience, sur le rôle du langage, sur la réincarnation.

Faust n’est pas loin et le mythe de la renaissance semble avoir séduit un Coppola désireux de mettre en images une pure conjecture de l’esprit. Va pour un moment: les premières séquences démarrent bien, mais la complexité du propos amène le cinéaste, au bout d’une heure - et il y en aura plus de deux -, à truffer le dialogue d’explications assez confuses. Le spectateur peine à se considérer partie prenante d’un monde trop réaliste (par la puissance de l’image), alors que la nouvelle d’Eliade devait sans doute - par le pouvoir des mots - laisser libre cours à l’imagination. L’HOMME SANS ÂGE est truffé de symboles, d’objets mystérieux, de paroles ou de langages archaïques qui tentent de jouer le rôle d’équivalents cinématographiques du propos. Les allusions à l’évolution des langues - depuis les toutes premières articulations maladroites de l’être humain destinées à communiquer une pensée et jusqu’à notre langage actuel - sont intéressantes, mais sans plus. Et est-ce du cinéma? On aura une pensée toute spéciale à l’adresse des acteurs qui ont dû apprendre à parler des langues créées de toutes pièces!

Avec L’HOMME SANS ÂGE, Coppola n’a pas choisi la facilité. Bien essayé, comme on dit, mais pas pu. L’exercice était périlleux.

Antoine Rochat