Critique
"Alors que la loi sur les EMS suscite d'âpres débats en pays vaudois, QUE SERA? (""Qu'arrivera-t-il?"", titre d'un air fameux chanté par Kim Nowak dans un film de Hitchcock) nous introduit, en dialecte alémanique sous-titré en français) dans le monde des maisons pour personnes âgées.
Le ""Domicile pour seniors"" de Schönegg est sis à Berne, sur les hauteurs de la rive droite de l'Aar, face au Palais fédéral et à la vieille ville. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un établissement plutôt haut de gamme, bénéficiant d'un personnel plurinational et attentionné et d'installations confortables. A l'étage supérieur, une crèche-garderie amène régulièrement ses petits pensionnaires apporter une transfusion de vie aux aînés.
QUE SERA? n'est pas IL BACIO DI TOSCA de Daniel Schmid, car les résidents de Schönegg n'ont pas un passé de chanteurs d'opéra. Mais, comme le réalisateur grison, Dieter Fahrer a manifestement passé du temps à faire connaissance pour mieux passer inaperçu avec sa caméra. Ses sujets sont confondants de naturel, et on appréciera le tact et la pudeur avec lesquels il les aborde: jamais le spectateur ne se sent voyeur.
Sur un rythme paisible, le documentaire déploie les quatre saisons de personnes âgées pour qui chaque geste et chaque démarche demande de plus en plus de temps. Les touches finement observées se succèdent, habilement enchaînées selon un ""scénario"" commandé par les heurs qui s'égrènent. Il y a les amitiés, les confidences, parfois l'agressivité, l'ennui, les redites, les longues heures de mutisme, les repas taciturnes aux portions trop grandes, les bricolages, de trop rares animations musicales, la souffrance de devoir partager sa chambre avec quelqu'un d'autre qu'on n'a pas choisi. Il y a aussi la fin de vie d'une mère qui a élevé son fils toute seule, les visites pluriquotidiennes de celui qui ne saura jamais qui a été son père, ses larmes au cimetière. Le sapin de Noël, avec les petits de la garderie qui offrent des bougies allumées et une saynète.
Aumônier de plusieurs EMS ces dernières années, j'ai pris le film en plein cœur. J'ai été frappé par l'absence quasi totale des familles de même que par l'inexistence apparente de cure d'âme ou d'assistance spirituelle. Nourris, lavés, soignés, blanchis, les pensionnaires de Schönegg semblent ""attendre en silence le secours de l'Eternel"".
Un regret: la sortie à la sauvette au début de l'été, qui fait que le film a pratiquement disparu des écrans romands. Ne manquez pas d'acquérir le DVD..."
Daniel Grivel