Chute (La)

Affiche Chute (La)
Réalisé par Oliver Hirschbiegel
Pays de production Allemagne
Année 2004
Durée
Musique Stephan Zacharias
Genre Drame, Historique
Distributeur TFM Distribution
Acteurs Bruno Ganz, Juliane Köhler, Alexandra Maria Lara, Corinna Harfouch, Ulrich Matthes
Age légal 14 ans
Age suggéré 16 ans
N° cinéfeuilles 496
Bande annonce

Critique

"LA CHUTE retrace de façon saisissante les derniers jours du IIIe Reich, vécus en son cœur, dans le bunker enterré sous le Reichstag. Film-choc qui a fait près de cinq millions d'entrées en Allemagne (où il est sorti en automne dernier), LA CHUTE peut gêner, mais garde une dimension quasi documentaire. Une manière aussi de lutter contre l'oubli.

Du 20 avril au 2 mai 1945, hors du temps et du champ de bataille berlinois, une poignée d'hommes et de femmes entourent le personnage central d'Adolphe Hitler qui, jusqu'à son suicide le 30 avril - et même au-delà - exerça une fascination incroyable auprès du peuple allemand dont les derniers fidèles du bunker sont le reflet.

Le comédien suisse Bruno Ganz incarne le Führer de façon si réaliste qu'il en devient son personnage. Le réalisateur allemand Oliver Hirschbiegel, bien connu en Allemagne pour ses réalisations de télévision, a réussi avec courage et talent à faire revivre une page peu glorieuse de l'histoire de son pays. Il tourne à Saint-Petersbourg ce qui fut le Berlin de 1945 et reconstitue en studio le bunker qu'Hitler ne voulut jamais quitter, alors même que l'Armée russe était à quelques centaines de mètres de ce QG de guerre. La qualité d'une réalisation qui se veut la plus objective possible fait de ce film une œuvre éprouvante, surtout pour ceux qui ont vécu cette tragique époque de l'Histoire.

Toutefois, à défaut de réserve, on peut se poser toute une série de questions. Sur un sujet aussi brûlant, est-il vraiment possible d'être sans a priori? Une fiction peut-elle prétendre être un documentaire? Sans doute le scénariste Bernard Eichinger s'est inspiré des ""Derniers jours d'Hitler"" de Joachim Fest et des mémoires de la dernière secrétaire du dictateur, Traudl Junge, mises récemment en images sous le titre: DANS L'ANGLE MORT, LA SECRETAIRE D'HITLER (2003). Il n'en reste pas moins que le récit du quotidien de ce petit monde reconstitué en huis clos ne peut prétendre être l'exact procès-verbal de ces journées. Romancier et cinéaste ont fait des choix, ont imaginé mille gestes et propos qui font d'un document une œuvre romanesque qui touche le public au plus profond de ce besoin d'assister à un drame. Il n'y a pas de comparaison avec le naufrage du Titanic. Et pourtant il y a toujours cette attirance malsaine pour assister à la destruction et à la mort. L'empoisonnement par leur mère des enfants de Goebbels est à cet égard un exemple qui frise la complaisance.

En voulant éviter tout excès et le manichéisme propre au cinéma hollywoodien, certains personnages sont même sympathiques. Le Führer lui-même ne donne jamais l'impression d'être un psychopathe. Il est capable d'amabilités. On a le sentiment qu'il met en scène la chute de son empire et sa mort. Il joue son propre rôle, profère des imprécations contre le peuple allemand et ne fait dans le film que quelques allusions au génocide juif. Il donne des ordres absurdes à des armées qui n'existent plus. Pas certain qu'il n'en mesure la vanité, mais c'est ainsi qu'il maintient son pouvoir devenu virtuel.

Il est important de souligner qu'il s'agit d'un film allemand qui porte avec courage un regard allemand sur une page des plus sombres et des moins glorieuses de l'histoire de ce pays. Les auteurs n'ont pas mis des gants pour décrire d'une part le côté démoniaque d'Hitler et d'autre part la fidélité d'une partie de son entourage. Le Führer se réjouit des destructions des villes, ce qui, selon lui, facilitera la reconstruction selon le projet pharaonique de Speer. Plus dure encore cette phrase qui n'a pu être inventée: ""Si la guerre est perdue, peu m'importe que le peuple périsse. Ne comptez pas sur moi pour verser une seule larme, il ne mérite pas mieux."" Et malgré cela, les généraux sans soldats ni munitions claquent les talons, on recrute des enfants pour les faire mourir dans les décombres.

Une dernière question qui se pose est de savoir dans quel but un tel film a été produit 60 ans après ces événements. Il y a naturellement un aspect pédagogique. On ne doit pas oublier. A cet égard le film frappe plus fort que cinq lignes dans un livre d'histoire. Mais on ne peut s'empêcher de voir aussi une sorte de thérapie. Le cinéaste avoue lui-même que cette œuvre à laquelle il a consacré plusieurs années, fut pour lui une sorte de libération. D'autre part, le rappel de ces derniers jours de l'Allemagne nazie et d'un homme qui l'incarna peut aussi paraître comme un report de responsabilité, soulageant ainsi la conscience collective.

Autant par les questions qu'il pose que par sa réalisation, ce film est un véritable monument qu'il faut regarder avec précaution, tant il touche à vif la sensibilité d'un peuple et de ceux qui se souviennent."

Maurice Terrail