2046

Affiche 2046
Réalisé par Wong Kar-Wai
Pays de production Hong-Kong
Année 2004
Durée
Musique Shigeru Umebayashi, Peer Raben
Genre Drame
Distributeur Océan Films
Acteurs Zhang Ziyi, Gong Li, Tony Leung Chiu Wai, Takuya Kimura, Faye Wong
N° cinéfeuilles 482
Bande annonce

Critique

"2046, l'un des films les plus attendus du festival, est une œuvre surprenante, d'accès plus difficile que IN THE MOOD FOR LOVE, dont elle est par ailleurs un prolongement possible. 2046, c'est une méditation mélancolique et poétique sur la femme, l'amour et les souvenirs. 2046, c'est le numéro d'une chambre d'hôtel (qui est en même temps un bordel): un écrivain, Chow Mo Wan, semble y attendre une femme tout en écrivant un roman sur sa propre vie amoureuse, où réalité et fiction se mélangent, dans des lieux imaginaires et dans un espace-temps qui brouille toute logique. De temps à autre un mystérieux train part pour 2046 (c'est aussi le titre du roman), un lieu où l'on retrouve ses souvenirs, ses espoirs et ses rêves. Chow Mo Wan essaie, par l'écriture, de changer le cours d'événements passés: une démarche à la fois cruelle et égoïste, le narrateur usant de dérobades, de mensonges, de cynisme parfois. Ni les hommes, ni les femmes ne sortiront indemnes de ce huis clos où tout semble se monnayer ou se jouer à pile ou face. Offrant au spectateur une large part de liberté dans l'interprétation possible de toutes les images, l'œuvre de Wong Kar-wai est de celles qui fascinent et ne peuvent laisser indifférent. Décors chauds ou froids, jeux de lumières, maquillages, costumes, tout contribue à faire de 2046 un film qui s'adresse avant tout à l'inconscient. D'où ses limites aussi: les non-dits, les silences, les traces qui se perdent dans un temps bousculé ne facilitent pas la tâche du spectateur. Ni du chroniqueur...



Antoine Rochat





A l'image du train vers nulle part qui le traverse de part en part, 2046 est à prendre ou à laisser. D'une part, il possède la perfection d'une œuvre calibrée au millimètre, dont chaque seconde - perle éblouissante - semble apporter sa propre dose de jouissance esthétique: ajoutée à cent mille autres, elle participe à une joaillerie d'une somptueuse élégance. D'autre part, une froideur expressive et narrative - le côté ""perfection lisse"" de la perle - rend le tout insaisissable, impalpable.

L'histoire, elle aussi, est à la fois simple et complexe: Monsieur Chow (Tony Leung) est un écrivain, vivant dans les années soixante à Hongkong. Il vit dans un petit hôtel, chambre 2047, et a des relations successives avec plusieurs femmes qui occupent tour à tour la chambre voisine, la 2046. Mêlant toutes les impressions et émotions qui agitent sa vie dans tous les sens, M. Chow - avec la collaboration de l'une de ses amantes - écrit un roman de science-fiction: l'histoire d'un train qu'on prend pour retrouver des souvenirs perdus, mais dont on ne descend plus. Le film mêle vertigineusement passé, présent et futur, réalité et fiction, dans un récit qui - vrai prodige - garde le cap et reste clair.

Côté brillant: A Cannes où le film était projeté en compétition - sans obtenir de distinction au final - circulaient plusieurs anecdotes, toutes à propos de la difficulté de son réalisateur à mettre un terme au tournage, à la post-production de certaines séquences et en fin de compte au montage. Les uns certifiaient qu'à la sortie définitive, tous les acteurs seraient décédés; les autres que le titre indiquait l'année où aurait lieu la première vision.

Cette constante remise en cause perfectionniste a certes produit l'agacement de ses collaborateurs techniques ou artistiques (Tony Leung n'hésite pas à parler de cauchemar à propos de cette aventure créatrice qui a duré quatre ans). Mais elle a surtout généré une œuvre brillante et jubilatoire, valse enivrante, carrousel magique projetant sentiments et émotions très loin vers l'infini, feu d'artifice de couleurs et de sons qui caressent, flattent: un tourbillon dont on a l'impression qu'il n'aura pas de fin. Dans cet univers, les sentiments règnent en maîtres absolus.

Côté terne: Est-ce d'ailleurs pour cela que 2046 séduit autant qu'il rebute? Cette gigantesque quête, cette exploration sans fin des émois amoureux et des peines qu'ils distillent avec abondance, est-elle supportable à long terme? A ne décrire que les élans du cœur, le film finit par tourner sur lui-même, comme en roue libre. Apparaît alors une froideur narrative, et du coup surgit l'envie de se désolidariser de ce brillant autoportrait, de prendre distance de cette œuvre comme enfermée dans une tour d'ivoire. Avant d'être soi-même emmuré dans cette prison magnifique, entraîné malgré soi dans une quête impossible, très personnelle et trop unilatéralement sentimentale.

Wong Kar-Wai ne s'en cache d'ailleurs pas: ""Nous avons tous besoin d'un endroit où stocker, voire cacher des souvenirs, des pensées, des impulsions, des espoirs et des rêves. Ce sont des aspects de nos vies que nous ne pouvons résoudre, ou plutôt sur lesquels nous ne pouvons agir. Mais en même temps, nous redoutons de nous en délester. Pour certains, cet endroit est un lieu réel, pour d'autres un espace mental, pour un plus petit nombre ce n'est ni l'un ni l'autre."" Pour Wong Kar-Wai, aucun doute: c'est un film. Un convoi étincelant et doré. Mais les voyageurs transis sont debout; seul le conducteur est assis.



Jacques Michel"

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