L'édito de Émilie Fradella - Un passé sans images

Le 12 mars 2026

Certains films naissent d’une absence, certaines images arrivent trop tard. D’autres, le cinéma doit les inventer. Car la mémoire collective n’est jamais complète, ponctuée de silences, de ruptures, voire d’images manquantes - et désormais facilement falsifiables. Le philosophe Walter Benjamin écrivait en 1940 dans ses thèses Sur le concept d’histoire (1) que le passé surgit par éclairs dans le présent, lorsque celui-ci tente de comprendre ce qui l’a précédé. Le cinéma sait accueillir ces fragments et les recomposer en témoignages et récits, pour faire apparaître un savoir souvent lacunaire. 

Dès les années 1950, certains films interrogent cette question, à l’instar de Nuit et brouillard (1956), où Alain Resnais mêle images d’archives et paysages contemporains des camps nazis pour montrer comment les lieux eux-mêmes portent encore l’empreinte des événements. Plus tard, avec Shoah (1985), Claude Lanzmann choisit de ne montrer aucune archive, et traduit un héritage qui n’existe plus que dans la parole des survivants, ainsi que dans les paysages d’aujourd’hui.

Cette réactivation de la mémoire rappelle la pensée d’Aby Warburg et sa notion de Nachleben, la «survivance» des images, développée dans son projet inachevé L’Atlas Mnémosyne (2) (1924-1929), selon laquelle les formes visuelles traversent les siècles et réapparaissent dans d’autres contextes historiques.

Un principe que l’on retrouve aujourd’hui dans plusieurs films qui interrogent notre présent politique, notamment dans Orwell: 2+2=5 de Raoul Peck, qui mobilise archives et images contemporaines pour démontrer comment les mécanismes d’influence décrits par George Orwell continuent de ressurgir dans notre présent (voir l’article de Philippe Thonney, CF n. 949, ainsi que le contre-article de Tobias Sarrasin en p. 24 de ce numéro).

Une logique comparable traverse Qui vit encore de Nicolas Wadimoff (CF n. 948), où le récit de Gaza se reconstruit à partir des témoignages et des gestes de ses protagonistes. Sur une carte dessinée au sol, leurs déplacements et leurs paroles redonnent forme à des lieux détruits ou inaccessibles, transformant le témoignage en une image incarnée de la mémoire.

Dans le numéro de ce mois-ci, les rédacteurs ont souligné ce travail de reconstruction dans le documentaire La Beauté de l’âne de Dea Gjinovci, qui en offre une illustration saisissante: la réalisatrice retourne avec son père dans le village de Makermal au Kosovo, détruit pendant la guerre de 1998, où les lieux ont désormais disparu et où les souvenirs doivent être recomposés. Pour cela, une structure de maison ouverte est bâtie au cœur du village, où les habitants rejouent collectivement les scènes d’autrefois racontées par son père. Le film montre aussi la fabrication de ces reconstitutions, révélant le travail de mémoire en train de se faire. Le cinéma invente donc parfois les images que l’histoire n’a jamais eues, celles grâce auxquelles le passé peut encore nous regarder. Reste à savoir ce qu’est une mémoire véritable.

Émilie Fradella


(1) Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire (1940), Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000. (Texte publié à titre posthume en 1942 sous le nom Über den Begriff der Geschichte.)

(2) Aby Warburg, Atlas Mnémosyne (1924-1929), projet inachevé publié à titre posthume, Éd. Martin Warnke et Claudia Brink, Berlin, Akademie Verlag, 2000.