Un non-entretien avec Kelly Reichardt

Le 24 août 2022

Oui, nous avons rencontré Kelly Reichardt au Festival de Locarno à l’occasion du Pardo d’onore qui lui a été remis pour l’ensemble de sa carrière. Oui, nous lui avons même parlé. Non, nous n’avons pas de retranscription à vous proposer.


Ne trouvez-vous pas la polysémie du mot «entretien» intéressante? Si vous vous rendez dans une grande surface, vous trouverez assurément des produits pour l’entretien des sols, par exemple. Et puis, nous avons à notre disposition le génie civil qui assure l’entretien des espaces verts - une tâche herculéenne! Et comment être passé à côté de ces magazines qui vous donnent des tuyaux pour l’entretien de votre mémoire, ou même de votre forme physique? Et que dire de l’entretien de ces effroyables fonctionnaires qui est trop souvent à la charge du contribuable. Les plus mélomanes d’entre vous devraient même connaître l’entretien d’une note lorsqu’on laisse, entre autres choses, le doigt sur la touche d’un instrument.


Mais je vous vois venir. La question vous brûle les lèvres: «Qu’en est-il des célébrissimes Entretiens d’Érasme?» Certes, je le concède, le mot entretien signifie parfois «discussion». Et parfois même, mais alors vraiment dans des cas très spéciaux, il signifie une discussion avec une autre personne. Imaginez la chose! Pouvoir parler avec quelqu’un, et que ce quelqu’un réponde à ce que vous dites. Ridicule.


Kelly Reichardt est une cinéaste aguerrie. Elle a peut-être tourné peu de films mais tous sont des gros morceaux. En tout cas, la rédaction les aime bien. Personnellement, je me réjouissais beaucoup de pouvoir m’entretenir avec elle au Festival de Locarno. J’étais même un peu anxieux (moi!) Évidemment, comme ses films sont de très gros morceaux, le commun des journalistes ne peut prétendre à une conversation face à face avec elle. Tout cela est très normal, et cela était même plutôt rassurant d’être forcé à mener l’interview avec d’autres collègues. Et puis, la préparation n’avait rien d’herculéen, contrairement à l’entretien des routes, car nous ne pouvions guère poser plus qu’une question par personne, faute de temps. Mais tout cela n’était pas grave, car le protocole dans ces situations autorise à utiliser les questions des autres journalistes pour son propre article. Non vraiment, le travail était prémâché.


Et le cadre ne pouvait être plus tessinois. L’hôtel où avait lieu l’interview s’appelle le Belvedere, quand même! Avec des vignes pleines de grappes de raisin qui pendent au-dessus de tables en granit, des espaces verts, un terrain de beach-volley, une piscine, et même des Suisses allemands pour parfaire la scène. Le très sympathique Stephen, qui gère l’interface internationale entre les reporters et Kelly Reichardt, vient m’accueillir tout sourire pour m’amener sur lesdits bancs de granit à l’ombre des treilles. La cinéaste parle encore avec le groupe précédent de journalistes. On m’avait dit qu’elle détestait les interviews - et pourtant la voilà pétulante qui répond avec excitation aux questions, et se fend même de quelques blagues (pas forcément drôles mais il faut rire diplomatiquement). De quoi être à l’aise.


Et puis vient notre tour. Nous sommes six hommes. Déjà, le malaise s’installe. Ça peut se comprendre, le groupe précédent était mixte. Je sens soudain que cela va mal se passer. Pourtant les premières questions n’étaient pas mauvaises, et elle y répondait gaiement. J’ai posé une question banale sur la transition entre road movie et déconstruction de la mythologie américaine dans sa filmographie. Je ne suis plus sûr de sa réponse à part que l’Amérique était complètement «fucked up» et la mention d’un vieux slogan de la chaîne de fast-food Burger King qui disait «Break the rules» - forcément quand les chaînes de fast-food commencent à appeler à la révolte, plus aucune révolte n’est possible.


Non, ce dont je me souviens un peu trop en détail est la seconde partie de ces brèves 30 minutes, phagocytée par une question hors-sujet à propos d’un mot (un seul fichu de mot) dans un court métrage de 2004 dont elle avait oublié jusqu’à l’existence. Autant vous dire qu’entre l’anglais vacillant de l’interviewer et l’inintérêt de Kelly pour la question, ces 5 minutes furent longues comme un jour sans pain (et imaginez ne pas manger de pain au Tessin, que cazzo). Mais c’est là que le véritable plat de résistance nous a été servi. Car ce moment de vacuité fut interrompu par un vide encore plus sidéral. Ou alors une pelletée de ciment, à vous de juger. Et pour mieux comprendre ce qui suit, un peu de contextualisation est nécessaire. En narratologie, on appelle ça du character development. C’est souvent apprécié.


©2022 Ciné-Feuilles, éditeur : Le Cercle d'Études cinématographiques