L'édito de Émilie Fradella - Que faire du commun?

Le 16 avril 2026

Notre époque ne cesse de produire des espaces de rassemblement: communautés en ligne, groupes d’affinités, cercles de pensée ou d’influence. Loin de disparaître, le collectif semble se reconfigurer en permanence. Mais derrière cette multiplication des «nous», comment se construit une communauté - et que fait-elle, nécessairement, de ce qui la dépasse? On croyait pourtant avoir épuisé la question du collectif. Trop de discours, trop d’injonctions à «faire lien», à «faire groupe», à «faire sens ensemble». Et pourtant, jamais peut-être n’avons-nous autant cherché à appartenir, à quelque chose, à quelqu’un, à un «nous» qui représenterait une autre unité que soi-même, au moins provisoirement.

Ce paradoxe, Michel Foucault et Jean-Paul Sartre en dessinent les lignes. Le premier rappelle que toute forme de collectif repose sur des normes, et qu’il inclut en même temps qu’il produit ses frontières (1). Le second déplace cette tension dans l’expérience: il suffit d’un regard pour faire exister ou disparaître quelqu’un du monde commun (2). Entre structure et perception, l’appartenance se construit donc en permanence, et peut toujours se défaire.

Dès lors, la communauté ne peut être pensée ni comme un pur espace de solidarité, ni comme un simple mécanisme d’exclusion. Elle est les deux à la fois - et c’est précisément cette ambivalence que les films de ce mois-ci mettent à l’épreuve.

Dans I Love You, I Leave You de Moris Freiburghaus et Dino Brandão, la communauté se manifeste d’abord comme un lien de solidarité. L’amitié agit comme un cadre de soutien, une tentative de maintenir l’autre dans le monde commun. Mais à mesure que la décompensation progresse, cette solidarité se confronte à ses propres limites. Les liens se questionnent, tout en restant présents, sans toujours contenir ce qui en échappe.

Avec Be Boris de Benoît Goncerut, cette logique se déplace du côté des normes sociales. Boris s’écarte de la société civile tout en y restant inscrit. En refusant les impératifs de productivité, il met à l’épreuve les critères mêmes de l’appartenance. La communauté ne l’exclut pas frontalement, mais le maintient dans une position marginale. L’exclusion s’incarne alors en une manière d’être intégré à distance.

Dans Ce que cette nature te dit de Hong Sang-soo, la question se reformule autrement. La communauté ne passe ni par des règles explicites, ni par une mise à l’écart visible. Elle se joue dans une situation simple: partager un espace, un moment, une conversation. Mais ce partage ne produit pas d’unité. Chacun projette sur le monde sa propre manière de le comprendre. Le commun existe, mais il ne fait pas consensus: il devient un lieu de cohabitation des écarts.

Peut-être est-ce là que se situe aujourd’hui le déplacement du commun: dans cette difficulté à maintenir le lien face à ce qui déborde le cadre du «nous». Combien d’écarts faut-il pour ne plus en être?

Émilie Fradella


(1) Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975.

(2) Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, 1943.