L'édito de Émilie Fradella - À propos du travail gratuit

Le 12 février 2026

Cher lectorat,

Dans la sphère du domicile, le travail gratuit constitue une règle tacite ancienne, qui n’a rien d’exceptionnel, puisqu’il est considéré comme naturel et nécessaire, cantonné aux travaux domestiques et au soin. Longtemps attribuée aux femmes par défaut, cette économie souterraine composée de dévotion, d’heures non comptées et d’effort sans salaire, a pourtant été la base de l’économie officielle.

Parlons aujourd’hui d’une notion clé des affaires culturelles helvétiques: la massification du bénévolat au sein de l’organisation culturelle, en particulier dans le champ de l’événementiel, de l’art contemporain, de la presse mais aussi et de plus en plus dans celui du cinéma. Bien que le pays n’ait jamais été aussi riche, la tendance demeure à la hausse. Alors, pourquoi continue-t-on d’exploiter la culture et les femmes?

Ce parallèle n’a pourtant rien d’étrange, puisque tout comme le travail domestique, le travail culturel s’appuie sur une fiction tenace et rétrograde: la vocation n’aurait pas besoin d’argent. On ne travaillerait donc pas contre rémunération, mais pour la cause, l’engagement remplaçant le salaire; et en guise de reconnaissance symbolique, gardons donc le symbole comme rétribution matérielle.

Dans la majorité des cas, cette gratuité n’est plus un choix mais se voit imposée, sélectionnant les profils qui peuvent se permettre de travailler sans salaire, excluant silencieusement les autres classes sociales plus modestes, comme au siècle dernier.

Il faut rappeler une évidence passée sous silence: cette gratuité bénéficie avant tout aux consommateurs de cette culture, et nous nous inscrivons donc toujours dans une logique de marché. Si des œuvres, des festivals, des projections, des expositions ou des événements peuvent maintenir des prix accessibles, voire une entrée libre, c’est en partie grâce à une fraction du travail nécessaire à leur existence effectuée sans être rémunérée. Une part du coût réel de la culture est ainsi absorbée par ses producteurs effectifs, pendant que le public, les institutions ou les partenaires en récoltent les fruits.

C’est ainsi qu’une économie parallèle s’installe tranquillement. Les budgets restent stables pendant que les programmes s’étoffent, les événements se multiplient, et personne ne semble s’inquiéter de cette manne contre-progressiste. Rien ne semble manquer, parce que ce qui manque est comblé ailleurs dans les heures offertes, dans les compétences données, dans les journées entières de travail qui ne figurent sur aucune ligne comptable.

La culture continue ainsi d’être accessible, les billets restent abordables, et les manifestations prospèrent en fermant les yeux sur l’exploitation réelle de ses acteurs: celles et ceux qui produisent, accueillent, organisent, écrivent, programment, le plus souvent sans être rémunérés.

Le sujet n’est peut-être pas de savoir s’il faut ou non du bénévolat, plutôt de reconnaître ce qu’il soutient réellement, car derrière l’offre présentée comme un miracle pour l’audience, le coût du travail invisible pèse toujours sur les épaules d’une catégorie de faiseurs, qui n’a souvent pas les moyens de refuser, et qui se tait.

Émilie Fradella