L'édito de Émilie Fradella - Mémoire de forme
Le 15 mai 2026
Dans La Méthode (1), Edgar Morin décrit le vivant, les sociétés et les récits comme des systèmes en perpétuelle recomposition. Rien n’y demeure totalement stable, car toute disparition laisse des traces et chaque effondrement prépare déjà de nouvelles formes. Chez Edgar Morin, toute organisation vivante contient ses propres dynamiques de transformation et de régénération. Ce nouveau numéro de Ciné-Feuilles s’inscrit dans cette idée du mouvement permanent, car à travers des récits de transmission, de mémoire et de renaissance, les films du mois de mai interrogent les fins de cycle autant que les dynamiques de renouveau. Qu’ils observent la nature, les héritages politiques ou les liens familiaux, tous partagent une même attention au temps, à ses métamorphoses et à ses recommencements.
En couverture et dans notre premier Focus, Silent Friend d’Ildikó Enyedi place au centre de son récit un ginkgo biloba centenaire, témoin silencieux de plusieurs générations. Autour de lui, les existences et les époques défilent tandis que l’arbre demeure, observateur patient d’un monde en perpétuel mouvement. Cette attention aux héritages et aux déplacements irrigue également Dao d’Alain Gomis, remarqué à la Berlinale cette année. Entre la France et la Guinée-Bissau, le cinéaste filme les passages générationnels, les rites et héritages culturels dans une œuvre traversée par le mouvement, les liens et la nécessité de réinventer sa place dans le monde. Cette réflexion autour des traces et des répétitions trouve un écho particulier dans notre Dossier spécial consacré à Sergei Loznitsa. Depuis plus de vingt ans, le cinéaste ukrainien observe le tumulte de l’Histoire post-soviétique, les mécanismes du pouvoir et les mémoires collectives qui continuent de façonner le présent. Convoquant archives, ruines contemporaines et récits documentaires, son cinéma interroge les survivances du passé, les récits officiels et les fractures encore actives dans les sociétés contemporaines.
Enfin, nos pages Festival reviennent sur Visions du Réel à Nyon, dont cette nouvelle édition a une fois encore révélé un cinéma documentaire en pleine mutation. Entre récits intimes, explorations formelles et regards politiques, le festival a mis en lumière des œuvres jalonnées par les questions de mémoire, de déplacement et de transformation de notre époque.
Émilie Fradella
(1) Edgar Morin, La Méthode, six volumes publiés entre 1977 et 2004.