L'édito de Kim Figuerola - Le théâtre de la vie bergmanien

Le 03 juillet 2024

Pour le Septième Sceau (1957), Ingmar Bergman, en digne homme de théâtre, convoque le dispositif scénique comme espace de la représentation universaliste où se manifestent nos tourments métaphysiques: le sens de la vie, la mort, le rapport à Dieu, la condition humaine ou la quête de la Connaissance. Des tourments qui, depuis la nuit des temps, nous accompagnent et se ravivent à chaque bouleversement historique avec plus de vigueur.

L’absurdité mortifère des croisades et la peste noire auxquelles sont confrontés le chevalier Antonius Block (Max von Sydow) et son écuyer Jöns (Gunnar Björnstrand) renvoient aux guerres, aux génocides et aux graves crises sociopolitiques actuels. Notre réalité ne diffère ainsi pas de celle des deux croisés qui, à leur retour de la Terre sainte, retrouvent leurs terres natales ravagées par une terrible épidémie, plongeant la Suède dans l’obscurantisme. Annoncée par le fondu au noir liminaire, le vol silencieux de l’aigle et l’apparition de la Mort (Bengt Ekerot), l’Apocalypse de saint Jean sert à Bergman de canevas cinématographique à partir duquel il crée une allégorie méditative et un théâtre du monde manichéen empli de fantômes. Le choix chromatique du noir-blanc, le clair-obscur dramatique et les éléments naturels (feu, terre, air et eau) nourrissent le symbolique. Les dualismes entre pureté et souillure, religion et athéisme, souffrance et plaisir, vie et mort constituent de ce fait la toile de fond de cette fable médiévale.

D’une grande beauté plastique, le Septième Sceau brosse un tableau à la manière de Pieter Bruegel et de la cantate de Carl Orff dans son Carmina Burana (1937), et dans lequel les hommes et les femmes, interprètes de leur propre existence, se trouvent prisonnier·ère·s «d’un tout autre échiquier»: celui d’un Dieu absent. Les vers d’Ajedrez (1965) de Jorge Luis Borges résonnent d’autant plus singulièrement qu’au regard de la partie d’échecs que mènent Antonius et la Mort, ils ne font que souligner la vaine lutte existentialiste que le chevalier ressent intérieurement. Pourtant, ne confesse-t-il pas à l’Inéluctable que le vide auquel il fait face « est comme un miroir qui renvoie [sa] propre image »? Dans un univers où seuls la terreur et le néant semblent présents, à trop côtoyer la mort, le visage de celle-ci ne peut que refléter celui de l’être humain. Le nôtre. Anachronique, la danse macabre finale met en scène la Mort entraînant à sa suite une sarabande hiérarchique sociale de vivant·e·s.

Bien que Bergman place en opposition la foi affligée d’Antonius et le scepticisme implacable de Jöns, il offre une voie du salut en les personnes de Mia (Bibi Andersson) et de Jof (Nils Poppe). Un couple lumineux et généreux qui mène avec leur fils une vie très modeste, emplie d’amour et de simples plaisirs…