Le Grand Entretien: Baloji Tshiani

Le 15 mai 2024

Dans le petit salon d’un discret hôtel lausannois, et dans le cadre de la sortie en salle d’Augure, je me suis entretenue avec Baloji à propos de son superbe premier long métrage. Un entretien qui s’est d’ailleurs vite transformé en conversation animée, durant laquelle j’ai découvert un artiste transdisciplinaire d’une insatiable curiosité et dont la poésie possède une place fondamentale dans sa vie. Un cinéaste qui porte également un regard critique sur l’industrie du cinéma. Et à juste titre.


Ton film traite de l’assignation sociale sous le prisme de la sorcellerie. Dans divers interviews tu dis que ton nom a également été assigné à une identité «diabolique», même si «baloji» a subi un glissement sémantique, de «l’homme de sciences» à «sorcier» ou «diable», avec l’arrivée au Congo des missionnaires catholiques à la fin du 19e siècle. Qui est-ce qui t’a donné ce nom?

J’ai reçu ce nom de mon père, mais c’est très personnel. Je ne peux pas trop t’en dire.


Est-ce que ce sont les souffrances et les incompréhensions à cette injonction sociale qui t’ont donné cette volonté de réaliser un film sur ce sujet et de montrer comment nous pouvons renverser les stigmates?

Oui, bien sûr, on écrit toujours d’où on vient. J’écris par rapport à mon parcours. J’ai vécu l’assignation, le poids du mot, le fait d’être ostracisé, d’être résumé à une identité qu’on n’a pas choisie. Cela m’a amené à développer ce thème dans toutes mes créations.


L’ouvrage de Bruno Martinelli et Jacky Bouju, Sorcellerie et violence en Afrique publié en 2012, traite de la croyance en la sorcellerie qui se traduit par des accusations, des stigmatisations, des violences, voire des procès judiciaires. Dans Augure, nous assistons à un tribunal populaire avec Koffi et Tshala. Comment t’es-tu informé sur ce sujet en particulier?

Je ne connais pas cet ouvrage. Pour Augure, je ne voulais pas réaliser un film à charge. Pour ce genre de narration on risque de donner cette impression de rentrer dans un monde de l’obscur. La sorcellerie existe autant en Suisse qu’en Europe de l’Est ou du Sud. La sorcellerie est une assignation imposée aux personnes qui sont en marge de la société. Je ne veux pas que nous croyions que ce sont des rites d’un temps passé. Il ne faut surtout pas penser que cela à avoir avec une soi-disant Afrique «retardée». D’ailleurs aux États-Unis et dans le reste du monde, il y a une résurgence des mouvements de sorcellerie et d’ésotérisme de façon flagrante. Je me nourris de ça, tout en faisant une distinction entre la spiritualité et la croyance. Le sacré et le profane, et en tant qu’humain, on passe constamment de l’un à l’autre. 

     

Dans le récit inaugural de Koffi, sa femme coupe son afro. Pour quelle raison le fait-il? Que signifie cette coiffure pour sa famille congolaise? Si je pense à l’activiste américaine Angela Davis, l’afro était un symbole puissant de son identité et de ses origines qu’elle a brandi durant toute sa vie.

Oui, tout à fait. Angela Davis brandit son afro car le porter est justement socialement compliqué. En Afrique, porter cette coiffure s’apparente juste à un homme qui porte des cheveux longs. Ce n’est rien de plus que ça. Dans notre culture, la propreté passe par l’état de nos ongles et de nos cheveux. C’est un signe de respect. Bien que l’Europe considère l’Afrique comme possédant des valeurs «déplorables», pour les Africains, la manière dont on se présente à l’autre est une valeur très importante.

     

Augure est un film qui veut déconstruire le regard eurocentriste que nous pouvons porter sur des narrations africaines. Quelle charge symbolique réside dans le fait qu’Alice et Koffi ont des jumeaux, un noir et un blanc, et non deux métisses?

C’est une anomalie qui existe pour des couples mixtes. Ayant moi-même une enfant métisse, je trouvais intéressant de développer cette anomalie. Elle amène Koffi et Alice à leur identité multiple qui se transmet aux enfants. Eux-mêmes étant 100% noir et 100% blanc.

     

En tant qu’artiste transdisciplinaire, poète, rappeur, designer de vêtements et musicien, je pense qu’un film comme œuvre d’art totale, peut combiner divers arts à la fois.

J’essaie de faire des films depuis très longtemps. Très naturellement je suis allé vers le cinéma, mais l’accès m’en était refusé, que ce soit par les institutions ou pour des questions de financement. En fait ce ne sont pas les institutions, mais bien les gens de l’industrie du cinéma qui ne donnent pas accès aux personnes comme moi. L’avis des professionnels est basé sur le fait qu’ils estiment que je ne possède pas le cursus qui me permettrait de prétendre à être cinéaste.


Le fait que tu aies été membre du groupe connu de rap belge Starflam ou réalisé un court métrage, également connu, comme Zombies, ne t’a pas aidé dans tes démarches?

Du tout. Pour la simple et bonne raison que dès qu’il y a de la musique, ce n’est pas du cinéma mais juste un clip. Cela ne m’a pas du tout aidé. Au contraire.

     

Malgré tout cela, comment as-tu réussi à trouver le financement pour la réalisation d’Augure?

C’est à deux niveaux. Tout d’abord, j’ai dû mentir sur le personnage d’Alice. Elle a remplacé celui de Selma. Parce qu’à partir du moment où le personnage initial s’appelait Selma, personne ne pouvait s’identifier à une femme arabe, considérée comme une citoyenne de seconde zone. Cela est très significatif des gens qui votent. Bien qu’ils clament qu’il n’existe pas de racisme structurel, ils font partie d’un système raciste. Notre société est construite de cette manière.

     

Ce compromis ne t’a pas été trop difficile?

Si. Je pense qu’un profil comme le mien dérange. Parce que c’est une contrevenance à tout un système mis en place qui explique comment tout doit fonctionner. Mon film est donc un épiphénomène, une petite parenthèse sortie de nulle part. Je pense également que les gens ont du mal à accepter que je sois coprésident du Jury de la Caméra d’or à Cannes cette année. Pour eux, c’est aberrant.

     

Le cinéaste britannique Steve McQueen a toujours rêvé de réaliser des films. Mais il a dû passer par l’art contemporain, avec ses installations d’images en mouvement, pour accéder à l’industrie du cinéma.

J’adore ce cinéaste. C’est une de mes idoles. Je suis un inconditionnel de Steve McQueen. Mais lui il a gagné le plus grand prix d’art contemporain en Angleterre, le Turner Prize. Cela rend donc les choses plus faciles. Son cinéma est éloigné du mien même si la démarche est assez similaire.

     

As-tu vu son film d’art Sunshine State, où il renverse la pratique du «black face» d’Al Jolson dans The Jazz Singer d’Alan Crosland, avec l’usage du négatif de la pellicule? Une manière subversive de traiter le racisme.

Non je ne l’ai pas vu. Mais plus qu’au racisme, c’est au classisme qu’on est confrontés. Et c’est cela qui est très pernicieux et très compliqué. Je suis atterré par la manière dont l’industrie du cinéma nous regarde avec condescendance. Je sais que la seule chose que ces gens espèrent, c’est que j’échoue avec mon deuxième film, comme je peux déjà le constater avec mes compatriotes cinéastes d’origine africaine. Ces gens nous assignent et nous contraignent afin que nous ne puissions pas arriver sur un territoire de liberté. Un Blanc occidental a droit à l’erreur. Nous pas. L’accès au cinéma demeure la chasse gardée d’une certaine classe et élite. Je ne me pose pas en victime. C’est juste un constat.

     

Pour revenir à Augure, bien que l’assignation sociale soit le thème directeur, c’est un film choral, une mosaïque de quatre récits distincts mais égalitaires au niveau hiérarchique. Même si Mama Mujila ouvre et ferme le film.

Mais merci! [Rires.] Je dois me battre pour dire que ce n’est pas que l’histoire de Koffi. C’est un enfer!

     

Ces récits distincts, tant chromatiquement que musicalement parlant, c’est pour bien démontrer le point de vue de chaque personnage.

Oui absolument. C’est travailler la question du point du vue. Mais avec une interconnexion qui se crée entre eux. En fait, je n’en parle jamais mais il aurait dû y avoir une séquence dans laquelle Paco percute Mama Mujila. Nous n’avons pas eu le temps de la tourner mais je voulais créer une relation entre les deux. Cette séquence aurait permis de clarifier le propos.

     

D’accentuer le fait que Mama Mujila plane sur tout le film? Mais cet aspect me paraît évident.

Oui, exactement! Mais le public ne le saisit pas forcément.

     

Je trouve que ta cinématographie enrichit et complémentarise la narration. Un visuel que je définirais comme «transcontinental», que tu nommes «le triangle culturel». Les couleurs, les vêtements, l’ambiance, tout dans les images traduit un certain onirisme. Il est partie intégrante du réel.

Oui, parce que les deux se confondent. Mais je pense que j’ai trahi une convention que le cinéma nourrit depuis toujours. Que ce soit chez Steven Spielberg ou David Lynch. En fait, à partir du moment où nous sommes dans la psyché ou le rêve du personnage, on doit l’indiquer aux spectateurs. Ce sont des codes filmiques qui, à partir du moment où tu ne les respectes pas, le public est complètement déboussolé. J’aime bien le terme de la licence poétique du cinéma. Je trouve que le spectateur a accordé à Lynch cette licence, ce droit à la porosité entre le réel et l’onirique. Mais moi, on ne me l’accorde pas! [Rires.]

     

Ton film, avec sa volonté de déconstruire le regard eurocentriste, se distance des codes filmiques naturalistes. D’où le terme de réalisme magique pour ton cinéma. On peut aisément remplacer le terme «magique» par celui «poétique». La poésie c’est créer un monde. Un monde allégorique aussi.

Oui, c’est créer son monde, et c’est totalement allégorique.

     

Un allégorisme qui me fait d’ailleurs penser au cinéma de Pasolini. La poésie va au-delà de tout classement.

[Grand sourire.] Totalement! Mais c’est compliqué que les gens t’y autorisent. [Soupirs.] J’ai grandi à Liège où je n’ai regardé que des grands maîtres italiens. Je vivais dans un quartier italien qui ne regardait que des films italiens, de tout genre. Et j’ai été très fasciné par Pasolini. Par Fellini aussi. J’ai même fait un court métrage Peau de chagrin (2018) totalement inspiré d’Antonioni. C’est un hommage. C’est le premier cinéma que j’ai découvert, et il a forcément infusé quelque part dans mes créations.

     

Toutes tes influences, qui sont nombreuses, sont un signe d’une grande curiosité et d’ouverture.

Ce n’est que de la curiosité. [Rires.] Par exemple, je vis dans une ville qui s’appelle Gand, où il existe énormément de reproductions des primitifs flamands.

     

À Gand, il y a l’œuvre de van Eyck, L’Adoration de l’agneau mystique que j’étais allée voir, presque en pèlerinage. J’adore cet artiste.

C’est vrai? J’adore van Eyck aussi! [Rires.] Cette peinture m’apprend énormément. D’ailleurs j’aimerais revoir les films de Pasolini.

     

Pour revenir à tes influences artistiques, est-ce que tu gardes un lien avec le Congo, le plus grand pays subsaharien qui possède plus de 200 différents dialectes?

Oui, et avec plus de 4'500 ethnies. Écoute, je n’aurai pas assez d’une vie pour m’intéresser à tout, à tous les folklores et les spécificités du Congo. Un pays qui fait sept fois la taille de la France. Un pays continent. Mais je m’intéresse autant à l’art congolais, aux primitifs flamands, à l’art américain, et par extension au hip hop. Je trouve que les Afro-Américains sont bien plus avancés dans l’affirmation de soi. Je m’intéresse aussi à l’influence afro-caribéenne. Sur la littérature et sur l’art contemporain haïtiens aussi. Il y a beaucoup à apprendre. Je ne veux donc pas circonscrire mon centre d’intérêt au Congo. Le Ghana, l’Éthiopie et le Mali ont aussi une culture fascinante. La liste est longue. J’ai arrêté l’école à 14 ans. Je suis purement autodidacte. On me ramène constamment à cette méconnaissance technique. Steve McQueen a tous les droits parce qu’il a gagné les deux prix les plus prestigieux au monde [le Turner Prize et un Oscar]. C’est un cas unique. Il a maintenant le droit de réaliser un film de 4 h 30 qui se passe à Amsterdam (Occupied City, 2023). Mais ce qui me fascine, c’est qu’au lieu de choisir la facilité, il continue dans ce sillon exigeant. Et pour cette raison, il est très inspirant. Même si son dernier film Widows (2018) était très commercial et moins pertinent.

     

Pour conclure, j’aimerais parler de Mama Mujila. Elle est une figure centrale. Est-ce que pour toi, le féminisme passe par la cellule familiale et par la manière dont on éduque les enfants? Pourtant quand l’histoire de cette femme est dévoilée, on comprend qu’elle-même doit se défaire de la charge générationnelle.

 Oui, tout à fait. Mama Mujila est centrale dans Augure. Elle cumule les charges sociales et générationnelles. J’ai beaucoup lu sur les transferts traumatiques. Elle incarne cela. On pourrait parler des heures sur ce sujet car il est fascinant. Mais je ne veux pas m’en servir comme excuse. Pour moi, c’est là où ça s’arrête. Car on peut s’en défaire.

     

Ne pas construire notre identité autour de cela.

Oui, exactement. C’est ce que beaucoup d’entre nous faisons. L’idée du transfert implique qu’on se pose en victime. Et il faut s’en éloigner, et c’est pour cela que c’est compliqué. J’aime beaucoup étudier l’impact que cela produit sur la psychologie que l’homme noir véhicule. Mais en même temps je me dis que ce ne sont que des inepties et des excuses pour expliquer nos manquements en tant qu’être humain.


Propos recueillis par Kim Figuerola