La TRIBUne des jeunes cinéphiles (TJC) - Furiosa: une saga Mad Max de George Miller et Rivière de Hugues Hariche

Le 19 juin 2024

La TRIBUne des jeunes cinéphiles (TJC) est à l’origine une initiative d’une enseignante au Gymnase vaudoise, Suzanne Déglon Scholer. Elle tenait à encourager des étudiants ou des jeunes en formation à réfléchir sur les films qu’ils découvraient et à rédiger leurs impressions par écrit. Depuis la rentrée 2010-2011, cette opération a pris une dimension romande, avec des équipes à Lausanne, à Genève et à La Chaux-de-Fonds, puis une dimension latine, avec une équipe tessinoise. Une fois par mois environ, les jeunes (volontaires) voient un film et rédigent leurs impressions.

Cette opération est coordonnée par l’unité médias du secrétariat général de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), soutenue par la section cinéma de l’Office fédéral de la culture (OFC), par les distributeurs de films en Suisse, les exploitants de salles et la Cinémathèque suisse. L’idée est de favoriser le recul critique par rapport aux médias et de relancer la confrontation d’avis, dans une forme adaptée au web 2.0.

Dans un effort de promouvoir les jeunes critiques, Ciné-Feuilles s’est associé à la TJC et propose quelquefois dans ses pages une sélection de critiques de ces apprentis journalistes sur les films qui font l’actualité.


FURIOSA: UNE SAGA MAD MAX de George Miller - Un spectacle grandiose

La saga Mad Max a énormément évolué depuis ses débuts. Après un premier opus modeste ayant rencontré un énorme succès, c’est avec la suite sortie deux ans plus tard que l’imagerie Mad Max se développe véritablement, avec son univers post-apocalyptique rempli de voitures rafistolées. En 1985, George Miller conclut sa trilogie avec Mad Max: Au-delà du dôme du tonnerre, un film moins sombre et plus hollywoodien qui peine à convaincre les fans de la première heure.

Par la suite, la saga tombe dans un long sommeil, avant d’être réveillée par son créateur original en 2015 grâce à Mad Max: Fury Road. À une époque où les films d’action hollywoodiens surdécoupaient leur montage de peur d’ennuyer leur public, et reposaient de plus en plus sur un usage massif de Computer-Generated Imagery (CGI) rendant l’action de moins en moins viscérale, Mad Max: Fury Road a fait l’effet d’une bouffée d’air frais salvatrice. Le film de George Miller a rapidement obtenu un statut culte. En 2024, près de dix ans plus tard, le réalisateur est de retour pour montrer qu’il est toujours capable de créer les séquences d’action les plus prenantes et haletantes du cinéma hollywoodien.

Mad Max: Fury Road avait choisi la voie de la simplicité scénaristique. Son histoire se concentrait sur une course-poursuite de quelques jours et servait principalement de prétexte pour l’action, placée au cœur du film. À l’inverse, Furiosa étend son récit sur une quinzaine d’années en suivant la vie de son personnage principal qui donne son nom au long métrage. Le récit se montre bien plus ambitieux et laisse une place importante à l’univers détruit dans lequel l’aventure prend place. Le récit aborde des thématiques intéressantes, notamment dans la manière dont la survie dans un univers dévasté peut détruire toute idée de moralité. Que ce soient les héros ou les antagonistes, tous commettent des exactions contre d’autres personnes pour leur propre survie. La différence entre ces deux catégories, c’est que les premiers continuent de ressentir de l’amour pour ceux qui leur sont proches, alors que les seconds ont été rendus incapables par les horreurs de ce monde de ressentir la moindre émotion positive envers les autres.

Les relations entre les personnages, qu’elles soient faites d’amour ou de haine, mènent à des vrais moments d’émotion, mais le récit peine à maintenir le rythme si efficace du précédent opus. Par moments, le film peine à intégrer parfaitement son récit aux nombreuses scènes d’action attendues d’un tel film. Ce scénario est cependant élevé et porté par des performances de grande qualité de l’héroïne Furiosa (Anya Taylor-Joy) et de l’antagoniste délicieusement fou Dementus (Chris Hemsworth). Leur duo fonctionne admirablement bien. Avec un nombre réduit de lignes de dialogue, ils parviennent à faire vivre le film d’une très belle manière. De plus, les scènes d’action à bord des véhicules - marque de fabrique de la franchise - sont évidemment de retour, toujours menées avec autant de maestria par le réalisateur. Parvenant à filmer les courses-poursuites avec des idées de mise en scène novatrices et visuellement impressionnantes, George Miller continue de prouver que la saga Mad Max est la référence en ce qui concerne l’action effrénée et motorisée.

Furiosa est une digne suite à la saga Mad Max, montrant une ambition narrative qui aurait pu apporter un vent de fraîcheur à une saga avant tout reconnue pour sa maîtrise de l’action. Cela permet au personnage de Furiosa de briller davantage, mais cette histoire mêlant vengeance et amour n’apporte rien de bien neuf et gêne souvent au rythme de l’œuvre. Heureusement, le sens du spectacle grandiose de la saga est bien présent, et l’univers visuel de cet univers dévasté se montre toujours aussi fascinant, le tout prenant vie grâce à des performances spectaculaires. Le public ne peut qu’espérer que sa prochaine visite du Wasteland n’aura pas besoin de se faire attendre une nouvelle décennie.

Ludovic Solioz


Rivière de Hugues Hariche - La vie n’a rien d’un long fleuve tranquille

Avec son premier long métrage, Hugues Hariche (re)plonge dans un univers pubère, impétueux et cruel par moment. Rivière (2023) dépeint la vie de Manon Rivière (Flavie Delangle) qui ne fut aucunement un long et paisible fleuve, mais plutôt un torrent mouvementé. Marqué par l’abandon et l’absence d’un père, ainsi que par le suicide de sa mère, cette jeune femme quitte brusquement Coire dans les Grisons afin de rejoindre Belfort (France), dans le but d’y retrouver son géniteur. À sa surprise, elle y découvre une belle-mère, Sophie (Camille Rutherford), dépassée par son jeune enfant en bas âge, par l’absence d’un conjoint et par une entreprise d’arboriculture.

Hariche n’est pas étranger au thème de l’adolescence. En effet, le réalisateur a pu explorer ce sujet au début de sa carrière sous forme de courts métrages. Il décide cette fois-ci d’y mêler plusieurs éléments autobiographiques, comme le hockey sur glace ou encore les villes française et suisse qu’il connaît particulièrement bien. Selon ses dires, «l’univers des jeunes adultes, ou des grands enfants, serait un terrain riche à l’expérimentation amoureuse, sociale et individuelle». Le film propose une fresque composée de sport, de quêtes identitaires, de souffrances et d’amour et traite tous ces thèmes de façon légère, peut-être même un peu trop.

La présence des acteurs non professionnels amène une forme de fraîcheur bienvenue dans le film et contraste avec le ton dur et sérieux du récit. Autre élément qui contrebalance la trame narrative, la photographie du film. Comme le dit extrêmement bien le réalisateur, ce film est avant tout atmosphérique. Le travail sur la lumière ainsi que sur la colorimétrie apporte une douceur qui apaise par moments les différentes épreuves que doivent surmonter Manon, ou Karine (Sarah Bramms). Ces deux jeunes femmes partageront par ailleurs une histoire d’amour touchante et dont les expériences de vie, bien qu’étant socialement différentes, comportent quelques ressemblances.

Toutefois, la question que peut se poser le public quant à cette mise en scène d’un amour saphique par une équipe presque uniquement masculine - à l’exception de la coscénariste - est la suivante: pourquoi choisir deux protagonistes féminines comme couple et noyau central du récit? Visiblement, les hockeyeuses, dont certaines étaient présentes lors de la projection en avant-première à Genève, souffrent de ce cliché qui leur colle à la peau. Hariche argumente son choix comme étant «une histoire d’amour entre deux personnes plutôt qu’une histoire d’amour de genre». Le film se veut actuel, il traite de problématiques liées au développement personnel des individus en construction. Qu’à cela ne tienne, l’amour sous toutes ses formes possède sa place dans notre monde, et de ce fait, au cinéma. Pourquoi user d’une caméra en plan rapproché qui filme des corps dénudés, féminins? Et pourquoi avoir choisi de montrer cet amour sous cet angle de vue-là? Le «male gaze» n’aurait-il pas encore été tout à fait déconstruit cinquante ans après sa théorisation? Peut-être qu’une équipe plus inclusive aurait été bénéfique au film et à son interprétation. Au-delà de ça, une forme de tendresse se dégage de cet amour, qui est sûrement dû au travail des actrices Flavie Delangle et Sarah Bramms.

Le travail du son et de la musique sont aussi à saluer, car ils s’accordent parfaitement à l’ambiance «bleue» du film, et plongent encore plus le public dans une atmosphère nébuleuse et fuyante. Cette couleur qui prédomine la diégèse se déploie sous plusieurs nuances et se matérialise également dans la bande-son.

Rivière se lit et se découvre facilement et avec légèreté. L’image emporte le public dans un fragment de la vie de Manon, aussi tumultueuse soit-elle, et propose un plaisir visuel et harmonieux.

Roxana Voinea