À la découverte du Bildrausch Festival de Bâle (29 mai au 2 juin)

Le 19 juin 2024

La première semaine de juin a vu la cité rhénane - avant le grand raout annuel d’Art contemporain qu’est Art Basel - vivre pour quelques jours au rythme du cinéma. Dès midi, et jusqu’en deuxième partie de soirée, se sont succédé les projections d’un festival à taille humaine, dont la programmation était pointue et bien construite. À relever également à quel point les échanges des Q&A auront été riches et réjouissants. Des modérations, préparées avec soins et menées avec une grande sensibilité, auront fait la différence. Sans compter le temps à disposition qui aura souvent permis aux cinéastes de prendre le temps de répondre et de développer leur propos, et aux spectateurs de poser leurs questions dans des conditions d’écoute souvent remarquables. Et surtout, peu de paillettes, et une certaine décontraction d’apparence également ressentie en tant que spectatrice romande dans d’autres festivals Outre-Sarine, comme les Journées de Soleure. Une atmosphère où les réalisateur·rice·s, les spectateur·rice·s et les accrédité·e·s se mêlent librement. Les séances ont lieu dans deux cinémas situés à quelques dizaines de mètres de distance, dont l’un possède une agréable terrasse ombragée par des arbres.


Technology, my Love

Le focus de la programmation était cette année consacré à la technologie et à la manière dont celle-ci s’immisce et conditionne notre quotidien. Des réalités qui prennent désormais des formes que la science-fiction n’aurait pas imaginées il y a quelques décennies encore.

Programmé en ouverture du focus, par ailleurs également projeté dans la section Forum à la Berlinale en février dernier, le documentaire Was hast du gestern geträumt, Parajanov? («De quoi as-tu rêvé hier, Parajanov?») donne à voir la relation du réalisateur basé à Berlin, avec sa famille qui réside dans son pays d’origine, l’Iran. Ce documentaire est principalement constitué d’images provenant de leurs échanges quotidiens par-delà les 4'000 km qui les séparent, dont il dit et explique que l’objet n’est pas d’échanger, mais plutôt de partager le quotidien. Une de ses forces est certainement la manière dont il questionne la nature du lien tel qui continue à exister malgré la distance. Mais également les formes de proximités, et les manières de communiquer qui peuvent se développer lorsque la technologie permet de se parler et de se voir de manière quasiment illimitée.

La matière principale du film se distingue par son caractère assez brut puisqu’elle n’est aux autres que les captations de ces appels en visioconférence enregistrées directement à partir de l’ordinateur du réalisateur. Ces dernières misent bout à bout prennent la forme d’une espèce de correspondance numérique. Compte tenu de la nature des images et de leur qualité relative, un tel choix aurait pu s’avérer scabreux. Mais, un montage dynamique, ainsi que la présence de musique et de jolis moments de partage en famille, rendent le film sensible et ces personnages particulièrement attachants. Il existe même quelque chose de drôle et de tendre qui rend le film chaleureux, malgré la dureté de ce qu’il raconte: la séparation d’une famille et les conditions de vie de plus en plus compliquées pour les Iraniens. Ce qui participe au rythme du film au-delà du montage bien pensé d’images d’archives familiales, et dont l’âpreté contraste parfois avec une forme d’humour par touche plutôt décalé. Ce qui confère au film une forme de légèreté à cette espèce de conte tragi-comique qui fonctionne très bien. L’ouverture du film est à ce titre assez illustrative: on y voit le réalisateur en crèche, costumé pour un spectacle, où les jeunes enfants crient gaiement et sourient, répétant des chansons aux paroles violemment anti-occidentales. Cette forme d’humour tout à la fois très lucide et quelque peu cynique permet au spectateur de vivre un voyage en clair-obscur de l’univers de cette famille persane où la poésie et les arts occupent une place non négligeable - apportant autant d’échanges captivants, et de moments plus lumineux.

Quant au titre, le réalisateur explique sur un ton espiègle et le sourire en coin que c’est son cousin qui l’a surnommé ainsi, car, durant leur jeunesse, cette figure de proue du cinéma soviétique était très populaire en Iran. Ce dernier voulait ainsi lui signifier qu’il ne comprenait pas grand-chose à ses projets artistiques, et à sa volonté de réaliser cet étrange essai documentaire.


Sleep With Your Eyes Open

Une fiction présentée dans la catégorie «Encounters» à la dernière Berlinale par la réalisatrice allemande Nele Wohlatz qui a complété sa formation à Buenos Aires, et travaille depuis plus d’une décennie en Amérique latine.

Kai est une touriste en provenance de Taïwan qui débarque à Recife, au Brésil. Le cœur brisé, sa déambulation dans la ville prend la forme d’une errance dans un environnement dont elle est étrangère à tous les niveaux, en plus d’être parfois absente à elle-même. La solitude de la jeune femme est au centre du récit, amené de fait à faire face à elle-même, ce qui donne parfois au spectateur l’impression de la voir dériver, suivant ses instincts et ses envies dans un monde dont elle ignore tout ou presque. Elle y évolue de manière agile et aérienne adoptant le plus souvent une posture d’observation. Elle se tient alors en retrait, parfois à distance des personnes qui peuplent ces espaces. En ressort une façon très habile et sensible de mettre en scène sa solitude, notamment dans toutes les scènes où elle interagit avec elle-même ou avec les objets qui l’entourent. Parmi les nombreuses thématiques soulevées par le film, on retrouve aussi une réflexion sur le sens du voyage, ou plutôt d’une certaine forme de tourisme consommateur de lieux et d’expériences.

Le récit prend un nouveau tour lorsque Kai découvre par hasard une boîte de cartes postales dans un magasin. C’est alors tout un monde et la vie d’une communauté locale d’exilés chinois dans lesquels elle s’immisce. C’est par la bande qu’elle découvre la vie de ce petit groupe de commerçants partis chercher dans un ailleurs lointain une vie meilleure. C’est dans le jeu de navette entre les langues au son bien distinct, portugais, espagnol, anglais et chinois, que se créent des décalages et des situations cocasses qui ponctuent le récit et participent au rythme chaloupé. Ce qui imprègne peut-être tout le film, c’est le fait que tous ces personnages ont en commun d’être à un moment ou à un autre dans une atmosphère à la Lost In Translation. Au-delà de sa grande consistance visuelle, ce jeu sur les décalages en fait un objet cinématographique original et cohérent, liant le fond et la forme. Ce qui promet au spectateur une expérience immersive.

Très propre du point de vue formel sans jamais être prétentieux, ce film se distingue par ses cadrages caractérisés par des lignes fortes et droites, et par ses nombreux plans fixes créant ainsi de belles photographies. Ce qui ne va pas sans rappeler la marque de fabrique d’Agnès Varda. Une empreinte qui traverse toutes ses œuvres, de la fiction à celles proches du réel. Une photographie sublime au service d’un récit qui prend le temps de le construire. Des univers où l’attention portée aux détails insufflent un élan poétique dans la manière dont ils sont représentés et vécus par la protagoniste. Des espaces urbains qui dégagent une impression de paysages construits et habités par des hommes en constants transits.