L'édito de Émilie Fradella - Génération désenchantée
Le 13 novembre 2025
Fini la légèreté, la grande Histoire avec un beau H. Fini les plans quinquennaux sur la comète, les récits flamboyants d’espoir et de spectaculaire. Nous vivons l’après: l’après des mythes, des promesses et des chants collectifs. Le monde s’est dévêtu de ses légendes, et le cinéma, désormais, en porte la banale nudité. Nous, critiques et spectateurs, avançons dans ce que Byung-Chul Han décrit comme une époque où le sujet de la performance s’exploite lui-même et croit, ce faisant, se réaliser (1): plus de transcendance, moins de vanités.
Dans les propositions de ce numéro, quelque chose s’est effondré. Qu’il soit politique, amoureux, familial ou romanesque, le temps qui s’y reflète semble avoir perdu foi en ses récits. Le désenchantement y agit comme une couleur, grisante et grisée, à la fois lucide et mélancolique, qui attaque les images comme une fièvre lente et désabusée.
Cette fièvre, c’est peut-être celle que notre époque nous a refilée: brûlant les esprits sans les consumer, épuisant sans renverser... Une fièvre du trop-plein, que l’on soigne avec des slogans génériques, qu’on maquille sous les chiffres de croissance ou de décroissance comme une vulgaire voiture volée. Mais d’où vient ce mal? On nous a longtemps répété que la richesse de cette croissance, la culture, la reconnaissance «descendraient» d’elles-mêmes, comme une pluie fine depuis les étages supérieurs - plus on engraissait le haut, plus le bas serait sauvé.
Ruissellement, disait-on... Cependant, le capital s’engorge sur ses digues, la philanthropie pose en costume blanc sur les photos de gala, et la culture recycle le vocabulaire du miracle économique en promesses de «rayonnement» et de «retombées». Évangile de la richesse partout, Eldorado nulle part et dans un paysage rationalisé à l’excès, saturé de biens et de morale, on remarque que quelque chose de la ferveur a fui.
C’est pourtant là, au milieu des dossiers, des résidences médicalisées, des villages fantasmés et des routes irakiennes qu’arpentent les films de ce mois, que quelque chose recommence à s’agiter. Ils ne réenchantent rien, soit, mais rappellent que le cinéma, lui, sait affronter la modernité avec lucidité.
1. D’après Byung-Chul Han, La société de la fatigue, trad. Olivier Mannoni, Éd. PUF, 2024.
Émilie Fradella