Entretien: Mohamed Kordofani

Le 05 juin 2024

Dans le cadre de la 22e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH), je suis allée à la rencontre de Mohamed Kordofani, réalisateur soudanais de Goodbye Julia. Un film tout en subtilité qui aborde trois problématiques sociétales majeures: le racisme, la discrimination confessionnelle et le patriarcat. Un acte courageux au vu de son appartenance sociale et de la guerre tragique qui se déroule actuellement au Soudan.


Tout d’abord, j’aimerais vous féliciter pour votre Prix de la Liberté au Festival de Cannes, l’année dernière, pour Goodbye Julia. Par curiosité, ma première question concerne votre nom de famille. En effectuant des recherches sur l’histoire et la situation politique du Soudan, j’ai découvert un État dans le sud nommé Kordofan. Votre famille est-elle originaire de cette région?

Merci beaucoup! Oui, mon grand-père vient de cette région. Il a effectivement le nom du lieu où il est né. En fait, mes arrière-arrière-grands-pères étaient originaires du Maroc, et du côté de ma mère, de Syrie. Mais il y a bien longtemps.

     

Vous avez d’abord créé des courts métrages avant de réaliser Goodbye Julia. Pourtant, vous avez commencé votre vie professionnelle comme ingénieur aéronautique. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans le cinéma?

J’ai commencé à réaliser des courts métrages en tant que passe-temps. En réalité, je voulais entrer aux Beaux-Arts, mais mon père pensait que ce n’était pas une bonne idée pour un homme d’étudier l’art. [Rires.] J’ai finalement choisi l’aéronautique, car lui-même était pilote. Mais j’ai toujours su que je voulais exercer une activité créative. J’ai donc commencé par l’écriture, ensuite la photographie. Et avec l’usage de la caméra, j’ai écrit et conçu quelques vidéos. Bien qu’elles n’aient pas trop eu de succès, je me suis dit que je pouvais les transposer en films, et c’est ainsi que j’ai réalisé mon premier court métrage. Pour moi, il y a une grande différence entre écrire et filmer. J’avais remarqué que les gens étaient plus réceptifs à mes films. Je n’ai jamais été un cinéphile et je ne viens pas du cinéma. Même si mon premier court métrage était horrible [rires], j’étais obnubilé par la manière de raconter une histoire, mais d’un point de vue cinématographique. J’ai plus tard été sélectionné au Carthage Film Festival à Tunis [avec Nyerkuk, 2016] et c’est ainsi que j’ai pu m’introduire dans le cinéma indépendant. Ce qui est génial, car ce milieu est tellement mieux qu’Hollywood. J’en ai fait mon métier. J’ai d’ailleurs fondé une société de production [Klozium Studios] à Khartoum, en partenariat avec Station Films [de Amjad Abu Alala], avant que la guerre ne détruise tout.

     

Vous êtes un véritable autodidacte.

Oui, plus ou moins. [Rires.]

     

Le récit de Goodbye Julia débute en août 2005, moins de six ans avant le référendum d’autodétermination de janvier 2011. Les résultats ont eu pour effet la division entre le sud et le nord du Soudan. Qu’est-ce qui vous a poussé à traiter du racisme et des causes de cette sécession? Pourquoi ce moment précis?

Je pense qu’au Soudan nous avons un problème identitaire national. Depuis l’indépendance en 1956, nous essayons d’imposer une identité arabe et musulmane, bien qu’il existe des communautés non arabes et non musulmanes. Et cela a toujours créé des conflits. La période, entre 2005 et 2011, a été celle où nous n’avons pas su saisir l’opportunité de nous réconcilier. Rien de tel ne s’est malheureusement passé. En 2023, une autre guerre a éclaté et qui est toujours en cours. Goodbye Julia veut démontrer que tant que nous ne changerons pas notre mentalité, ces conflits continueront d’exister. D’ailleurs quand j’ai commencé à écrire le scénario, en 2018, il y a eu une révolution de protestation pour une plus grande justice et contre la dictature. Et là aussi, nous avons manqué une occasion de nous remettre en question. C’était vraiment le moment idéal de faire ce film et d’exprimer ce changement que beaucoup de personnes souhaitaient.

     

Voulez-vous parler de cette période qui a suivi la destitution d’Omar el-Béchir, entre la mise en place d’un gouvernement de transition civilo-militaire et le début des luttes de pouvoir entre les généraux Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Daglo dit Hemetti?

Oui, tout à fait. Mais tout est lié déjà au racisme. Parce que la guerre entre les Forces de soutien rapide (FSR) et les militaires doit être mise en relation avec ce qui s’est passé il y a des décennies. Il faut comprendre que les FSR sont de descendance arabe. On leur a fourni des armes afin de combattre les tribus noires africaines non arabes. La conséquence a été le terrible conflit au Darfour. Ces FSR pensent qu’ils ont le pouvoir. Ils ont la mainmise à Khartoum. Toutes les régions sont affectées, que ce soit le Nil-Bleu ou le Kordofan.

     

Votre film comporte de nombreuses strates. Le contexte sociopolitique autour de la discrimination confessionnelle, entre musulmans et chrétiens. La relation entre Mona et Akram, avec la question de l’inégalité genrée. Celle entre Mona et Julia avec la question de la servitude aux relents racistes, celle maternelle entre Julia et Danny, et enfin, celle paternelle entre Majier et Danny. Comment vous est venue l’idée de déconstruire une macro-histoire en une micro-histoire plus personnelle et intime?

L’idée centrale était de mettre en lumière le motif social de cette sécession nationale à travers cette articulation du macro et du micro. Je pense que je ne pouvais le faire qu’en racontant une histoire au sein d’un foyer typique du Soudan et de classe sociale assez aisée. La première partie du film se déroule en huis clos. Dans la seconde, et selon les recommandations de mon producteur, en extérieur, tout en gardant une atmosphère claustrophobe. Je suis content d’avoir filmé Khartoum, car elle est maintenant en partie détruite. Quand vous parlez des multiples strates, la principale est le racisme, qui traite de l’injustice et en conduit à bien d’autres, dont le patriarcat ou les disparités sociales et économiques. Et le thème de la séparation nationale fait écho à celle qui existe entre les femmes et les hommes, la mère et l’enfant. Toutes ces formes de séparation ne sont basées que sur des incompréhensions. Mon objectif dans Goodbye Julia était de placer le public selon le point de vue de chaque personnage afin qu’il comprenne les raisons de leur comportement. Ce n’est qu’à partir d’une telle démarche qu’une réconciliation sera possible.

     

Il y a une corrélation entre la mort du vice-président John Garang de Mabior, l’accident de Danny, la mort de son père Santino - qui partage d’ailleurs le même nom de famille que le politicien -, les conflits qui se sont ensuite propagés dans tout le pays et qui obligent Mona à affronter ses propres mensonges. Tous ces divers aspects contribuent également à la complexité de la narration. Est-ce pour cette raison que vous avez réalisé une fiction plutôt qu’un documentaire?

Absolument. Si j’avais réalisé un documentaire, il n’aurait été qu’un reportage. Il en existe déjà beaucoup sur le Soudan. Je voulais vraiment aborder ce thème sous la forme d’une fiction, car elle a l’avantage de toucher et de sensibiliser un plus large public. La fiction aide à nous identifier aux personnages et à mieux les comprendre.

     

Le racisme qui découle, et de la traite des esclaves à laquelle les Arabes ont fortement contribué, et du colonialisme anglo-égyptien, n’est pas frontalement abordé dans votre film. Pourquoi ce choix?

Oui, tout à fait. Au Soudan, le racisme est tabou. Quand la question est abordée, beaucoup disent que cela provient du colonialisme, avec son prosélytisme religieux qui a créé un clivage entre le nord et le sud, entre les musulmans et les chrétiens. Il y a également la question de l’esclavage et les défaillances politiques qui ne parviennent pas à établir une véritable démocratie. J’ai quand même cette impression que tout cela offre des excuses aux gens afin de ne pas se remettre en question. Je dis souvent que ce n’est plus la faute des colonisateurs ni des esclavagistes. Ils sont partis du Soudan il y a bien longtemps.

     

Oui, mais le colonialisme et l’esclavage existent toujours.

Oui, bien sûr.

     

Ce que j’ai particulièrement apprécié dans Goodbye Julia est que vous nous laissez créer notre propre opinion. Votre film ne s’affirme pas d’emblée avec un avis tranché.

Oui, exactement. Mais n’oubliez pas que je suis arabe et que je parle de ma propre communauté. Je critique la culture et l’éducation qui créent ces formes de pensée. Il y a vingt ans, j’étais comme Akram. Et ce n’est que lorsqu’il y a eu ce référendum [en 2011] que j’ai eu cette épiphanie. Je me suis remis en question. Le fait aussi d’avoir étudié et voyagé à l’étranger m’a amené à être moi-même confronté au racisme. Je désirais vraiment réaliser ce film, car je voulais m’adresser en premier lieu à ma communauté, sans jugement ni critique.


Propos recueillis et traduits de l'anglais par Kim Figuerola