L'édito de Émilie Fradella - Croire qui peut

Le 13 août 2026

Dans la mouvance de la Nouvelle Vague roumaine, amorcée au début des années 2000 dans le sillage du Matos et la thune (2001) de Cristi Puiu, souvent considéré comme l’un des précurseurs du mouvement et qui déclarait: «Il n’y a pas de Nouvelle Vague roumaine, juste des réalisateurs désespérés», Cristian Mungiu semble avoir fait de ce désespoir une méthode. Lauréat cette année d’une deuxième Palme d’or au Festival de Cannes avec Fjord, dix-neuf ans après celle obtenue au même festival pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), il filme depuis plus de vingt ans les héritages de constructions politiques, religieuses ou familiales qui ne suffisent plus à faire tenir la société, mais continuent pourtant d’en déterminer les conduites.

L’histoire récente de la Roumanie pourrait d’ailleurs se lire comme une circulation du sacré, ou du moins comme une succession de régimes de vérité. Le régime de Ceaușescu avait ses dogmes, ses interdits et jusqu’à ses corps conformes; sa chute en 1989 n’a pas fait disparaître le besoin de croire. À l’idéologie communiste ont succédé le retour puissant de l’orthodoxie, puis les promesses de l’Occident, de l’Europe, de la réussite individuelle ou, à rebours, le refuge dans l’identité nationale. Mungiu raconte comment ces mutations se déposent dans ses films comme des sédiments.

Dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’or au Festival de Cannes en 2007, le politique s’est introduit jusque dans le corps des femmes et l’interdiction de l’avortement fonctionne comme une morale officielle. Au-delà des collines (2012) déplace la même question vers un monastère orthodoxe: qui possède désormais le pouvoir de nommer le mal? Présenté en Compétition au Festival de Cannes, le film y reçoit le Prix du scénario pour Cristian Mungiu ainsi que le Prix d’interprétation féminine attribué conjointement à Cristina Flutur et Cosmina Stratan. La foi y protège autant qu’elle enferme lorsqu’elle ne sait plus distinguer le soin de la contrainte.

Le sacré change encore de visage dans Baccalauréat (2016), qui vaut à Mungiu le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes. Un père ne croit plus en une idéologie mais au départ de sa fille, à l’éducation, à cet ailleurs occidental supposé plus juste. Pour l’atteindre, il reproduit pourtant les arrangements du système qu’il condamne. Avec R.M.N. (2022), également présenté en Compétition à Cannes, c’est finalement la communauté elle-même qui devient intouchable: dans une Roumanie intégrée à l’Europe et profondément marquée par l’émigration, l’arrivée de travailleurs étrangers réactive le fantasme d’un territoire à préserver.

Chez Mungiu, les croyances survivent surtout aux systèmes qui les ont produites. Elles changent de vocabulaire, de lieu, parfois même de visage. L’État, l’Église, la famille ou la communauté ne se confondent pas; chacun peut finir par s’arroger le droit de décider ce qui serait bon pour les autres.

Avec Fjord, qui fait la couverture de ce numéro, la ligne de fracture se déplace hors de Roumanie. Plusieurs conceptions de la foi, de la famille et du bien s’y affrontent sans qu’aucune puisse entièrement revendiquer l’évidence. Palme d’or du 79e Festival de Cannes en 2026, le film y reçoit également le Prix du Jury œcuménique et le Prix FIPRESCI. Que ces regards convergent n’est pas anodin: chez Mungiu, croire engage toujours davantage que soi-même.

Émilie Fradella