L'édito de Émilie Fradella - Cinquante nuances de blanc

Le 15 janvier 2026

Proclamée couleur de l’année 2026 par l’entreprise américaine Pantone, la nuance «Cloud Dancer» (PQ-11-4201TCX), tirant vers la teinte grège cotonneuse, à cheval entre le beige clair et le gris, anime les colonnes de la presse outre-Atlantique.

Car si les tendances esthétiques sont présentées comme dictées par l’industrie, et plus grossièrement diffusées par le marketing médiatique - la Mode en cheffe de file -, elles donnent volontiers place à l’interprétation ainsi qu’aux savantes analyses de la part des spécialistes et journalistes de tout bord, qui se lancent à cœur joie dans la psychanalyse colorimétrique. TIME relaie d’ailleurs l’argumentaire du communiqué de Pantone tel un programme: «Une affirmation consciente de la simplification: Cloud Dancer renforce notre concentration, en nous libérant de la distraction des influences extérieures»1. Et le vocabulaire employé trahit déjà l’usage qu’on veut faire de cette teinte en prescrivant une disposition intérieure, car ce «blank canvas» n’est pas vide: il est déjà tendu et prêt à recevoir ce qui convient (et à effacer ce qui dérange).

Le neutre serait donc un cadre. Un fond réputé «inoffensif», qui autorise déjà une certaine manière de trier le réel entre ce qui s’accorde, a contrario des éléments qui détonnent, ou encore du «trop».

Lisons, dans la gentillette guerre des papiers actuelle, entre tribunes, décryptages et commentaires: «Cloud Dancer n’est ni chaud ni froid, donc c’est incroyablement neutre» (Jules Standish, citée par The Guardian)2 ou encore: «Cloud Dancer signifie une toile vierge, “ouvrant de nouvelles voies et de nouvelles manières de penser”» (Leatrice Eiseman, citée par The Washington Post)3. Car si les tournures de phrases tapageusement accrocheuses discutent du style et de la neutralité, on peut déjà y lire une injonction du regard réduisant le monde à une palette, voire à une époque à un mot-clé, en découle fatalement une multitude de normes dans le futile exercice de l’affichage.

Le «neutre» ne serait donc plus l’absence de point de vue, plutôt un point de vue qui a gagné au point de ne plus se nommer. En promettant le calme, le focus, la simplification, on transforme une teinte en une sorte de consigne intérieure, puis en une police douce de l’attention.

De cette norme naît un tri discret, et du tri une tentation d’effacement, car la «page blanche» n’est jamais blanche, supposant ce qu’elle efface, et qui a le droit de recommencer.

Faute de quoi, le blanc, qui se donne pour décoration d’une époque, en épouse plutôt les angles morts et reconduit, sous couvert d’innocence, une politique supposée de la neutralité.

Or, ces déclarations imposent leurs démonstrations discursives, comme le soulignent volontiers les plumes les plus acerbes: «Mais à un moment où le nationalisme blanc progresse en Angleterre, où les tentatives d’élargir la représentation sont remises en cause, choisir le blanc comme couleur de l’année paraît décalé», souligne Priya Khanchandani, citée par Wallpaper* 4. Une couleur pourrait alors se présenter comme un accessoire; circulant dans une époque, avec ses peurs et ses replis, rendant l’innocence affichée peu crédible.

Finalement, ce qui fascine dans ces interprétations, c’est peut-être l’humeur et les idées qu’elles promettent, en passant par le diktat de la tranquillité, du bon goût, ou plus franchement de la récupération idéologique. Plutôt qu’une option, la simplification se conforte dans sa paresse, d’où naissent les sempiternels jugements, les suffixes pro/anti et les délicieux «-phobiques» brandis comme des étiquettes en guise de pensée, parmi d’autres désolations lexicales associées. À bon entendeur…

Émilie Fradella


1. TIME, «Pantone Chooses White as its Color of the Year for the First Time Ever.», 4 décembre 2025.

2. The Guardian, «Clouded judgment? Why Pantone’s colour of the year is causing controversy», 8 janvier 2026.

3. The Washington Post, «Pantone makes a surprising choice for its 2026 color of the year», 4 décembre 2025.

4. Wallpaper*, «Pantone chose white as colour of the year», 9 décembre 2025 (propos de Priya Khanchandani).