L'édito de Émilie Fradella - Ce qui passe, persiste

Le 18 septembre 2025

Hannah Arendt écrivait: «La culture concerne les objets et est un phénomène du monde; le loisir concerne les gens et est un phénomène de la vie. Un objet est culturel selon la durée de la permanence; son caractère durable est l’exacte opposé du caractère fonctionnel, qualité qui le fait disparaître à nouveau du monde phénoménal par utilisation, et par usure.» (1) Cette distinction nous ramène à une évidence trop souvent refoulée: tout a une valeur, mais ces valeurs sont sans cesse manipulées. Accident, justice, actualité: l’information déborde, déformée pour orienter nos regards. Dans quel but? Sûrement pour vendre du loisir, acheter nos voix, polariser les colères. En somme, détourner notre attention. Les films que notre rédaction a traversés récemment creusent cette fracture entre culture et loisir, en forgeant un dialogue sur l’épuisement utilitaire - celui d’un système, celui d’une pensée.

Entrons en matière avec deux films primés à Cannes cette année, qui ont fait du désert leurs arènes: Jafar Panahi organise au milieu de l’infini minéral le cadre d’un procès moral avec Un simple accident (Palme d’or de cette année) intime d’abord, puis collectif. Panahi ouvre un espace à une justice fragile, arrachée au spectacle et à la vengeance pour revenir à la parole. Dans l’Iran d’aujourd’hui, où les crimes d’État restent étouffés, ce huis clos invente l’espace de justice qui n’aura jamais lieu, permettant à une communauté, même fictive, d’affronter ses fantômes. Oliver Laxe, lui, choisit un autre désert, celui de Sirāt (Prix du Jury). La caméra filme l’illusion d’un répit: une rave où l’ivresse prétend suspendre la guerre. Mais le sable impose sa vérité, puisque rien ne dure si l’on refuse d’affronter la finitude. Derrière la fête, Laxe construit un passage initiatique, où la survie se joue dans l’acceptation de la limite. Autres œuvres en focus ce mois-ci, avec le dernier film de David Cronenberg, où le désert est intérieur: Les Linceuls traite du deuil et du rituel funéraire, transformé en produit technologique. Nos rédacteurs ont également redécouvert le travail d’Heiny Srour, qui, avec Leila et les loups (1984), répond par un geste inverse: le propos se fait retentissant, pour que les visages effacés des combattantes palestiniennes et libanaises, retrouvent leurs places dans l’histoire, arrachés à l’oubli. Cette mémoire s’inscrit dans un écho intemporel des luttes féminines. Quant à Alain Wirth, avec Le Goût des choses, le propos retourne à la terre. Ses images patientes accompagnent deux cultivateurs, leur savoir fragile, menacé mais, transmis. Rien ici n’a la légèreté du loisir, et c’est la culture au sens le plus concret, celle qui nourrit, celle qui dure, et que le cinéma rend partageable. 

Alors, cher lecteur, reste cette question: parmi les films qui suivent, lesquels sauront pour vous aussi résister à l’usure, et devenir ce rempart culturel contre l’adversité?

1. Hannah Arendt, La crise de la culture, 1961.

Émilie Fradella