L'édito de Émilie Fradella - Au temps de la disparition
Le 18 décembre 2025
En clôturant cette brumeuse année 2025, une évidence s’impose: la grammaire des faits majeurs qui l’ont traversée n’a jamais pris la forme d’événements stabilisés. Ces douze derniers mois ont adopté la configuration de l’épisodique, avec des signaux dispersés et des informations incomplètes, qui ne se laissent pas véritablement saisir. Alors dans ce bouillon, que choisir?
Ce monde qui nous apparaît sans jamais se constituer pleinement trouve un écho direct dans la pensée de Jacques Derrida, formulée dès De la grammatologie (1967). La présence n’y advient jamais comme totalité, mais toujours dans un mouvement de décalage et de retard. Il n’y a, chez lui, aucune présence qui ne soit déjà travaillée par le retrait, aucune manifestation qui échappe à l’ajournement ou au désajustement. Le monde contemporain ne se présente plus comme un ensemble d’événements auxquels nous aurions accès, mais comme une série de données disjointes, partiellement occultées, soumises à des temporalités qui échappent au présent. Derrida parle alors de la disparition du «présent plein»: ce que nous percevons est toujours déjà en retard sur lui-même, lié à un passé incomplet et à un futur qui ne se réalise jamais entièrement.
La présence ne se donne donc jamais comme totalité, et se présente toujours en défaut d’elle-même. L’année 2025, avec sa succession d’événements inachevés, confirme empiriquement cette structure. Ce qui advient se manifeste immédiatement sous la forme de l’échappée. C’est à partir de ce régime instable d’un monde qui n’apparaît qu’en se dérobant que le menu de ce numéro s’organise.
Dans Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch, la famille s’incarne comme un agencement provisoire, traversé par des absences fondatrices. Rebuilding de Max Walker-Silverman prolonge cette pensée: l’intime s’y reconfigure à partir du manque et du renouveau.
Face à l’Histoire, certains métrages avancent à pas comptés. La Disparition de Josef Mengele de Kirill Serebrennikov et The Voice of Hind Rajab de Kaouther Ben Hania s’arrêtent là où la représentation bute. Une fuite suffit à faire exister une réalité qui ne se laisse pas enfermer dans une forme. L’événement n’est jamais donné comme totalité; il se maintient dans une impossibilité de dire pleinement.
D’autres films déplacent cette fragilité du côté des récits collectifs. Bugonia de Yórgos Lánthimos malmène le mythe, le détourne, l’expose à ses propres contradictions jusqu’à la dislocation. L’évidence se fissure, laissant apparaître un fond politique instable.
Avec L’Amour qu’il nous reste de Hlynur Pálmason et Un poète de Simón Mesa Soto, le regard se resserre encore. Il n’est plus question de trajectoires accomplies ni de figures héroïques, l’amour y circule comme une matière fragilement maladroite, et sans promesse de réparation. La poésie, chez Mesa Soto, préfère insister sur sa légitimité, en persistant à bas bruit, dans un monde qui n’a plus vraiment de place pour elle.
Ce mois-ci, les propositions que vous trouverez dans nos pages observent la création lorsqu’il n’y a plus de trajectoire claire à embrasser. Non pour nous dire ce qu’il faudrait devenir, mais pour interroger ce qu’il est encore possible d’habiter.
Émilie Fradella