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critiques de films depuis 1999

Prosceniums-et-salles-obscures

01 juin 2017

Ariane Mnouchkine, immense dame du théâtre s’il en est, a peu travaillé pour l’écran. Elle a toutefois signé deux films très ambitieux: 1789 et surtout son Molière, en 1978, œuvre de quatre heures revenant sur la vie et l’œuvre, ainsi que sur l’époque, du célèbre dramaturge considéré comme le saint patron des comédiens. Elle tenait, grâce à ce film, à célébrer les retrouvailles du théâtre et du cinéma, deux arts cousins, complémentaires, qui se sont toutefois, et de tous temps, regardés avec méfiance et incompréhension.

Mnouchkine en eut la preuve sur le plateau de Molière, sur lequel elle avait réuni de nombreuses personnes issues des deux disciplines; au début de l’aventure, les gens de cinéma toisaient les théâtreux de haut en les définissant comme étant "du passé". Et les théâtreux répondaient avec mépris qu’ils étaient, eux, "l’origine". Au fond, ces membres d’une même famille n’avaient-ils sans doute pas voulu admettre leurs racines communes. Car depuis l’avènement du cinéma, le théâtre a très souvent été source d’inspiration pour les cinéastes. En France, les années 30 furent particulièrement éloquentes sur ce point. Afin d’attirer les spectateurs de la campagne dans les salles et les divertir alors que se profilaient les années sombres de la guerre, on trouve un nombre incalculable de films qui furent réalisés d’après des pièces de théâtre ou des opérettes adaptées pour l’écran, permettant à des acteurs comme Jouvet, Michel Simon, Arletty ou Fernandel de devenir d’immenses vedettes. Avec des films principalement comiques et de qualité variable, allant du meilleur (Knock ou Topaze avec Jouvet, Fric-Frac avec Arletty) au pire, certains avec des titres évocateurs tels que Et moi j’te dis qu’elle t’a fait d’l’œil. Il est étonnant de constater que certains des jugements les plus sévères sur le cinéma furent émis par Louis Jouvet, dont la filmographie est éblouissante. L’homme de théâtre qu’il était profondément disait: "au théâtre on joue, au cinéma on a joué". Il reconnut toutefois en privé (ce qui fut notamment rapporté par son disciple Bernard Blier) qu’il était très fier de plusieurs de ses films. Sans doute lui était-il indifférent de rester dans les mémoires bien après sa mort grâce au cinéma.

Ces deux arts doivent continuer à se respecter et s’unir. Le théâtre a sans doute tout à gagner à utiliser une certaine technologie du cinéma, et le cinéma tout à gagner à utiliser parfois des techniques plus artisanales. La scène et l’écran sont plus que cousins, ils sont frères. Mais le cinéma n’est-il pas aussi apparenté à la musique, la photographie et l’écriture? Pour finir, souvenons-nous de quelques titres montrant que les mariages des deux disciplines peuvent être les plus belles des unions: Entrée des artistes, Le dernier métro, Looking for Richard ou Les enfants du paradis.

Philippe Thonney

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