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critiques de films depuis 1999

Black is beautiful

18 avril 2017

« Je suis un homme qu'on ne voit pas… Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir », écrivait en 1953 l’écrivain Ralph Ellison en ouverture de son roman Homme invisible, pour qui chantes-tu ? Aujourd’hui, la visibilité des Afro-Américains semble enfin effective dans le septième art.

A ses débuts, on croise bien sûr quelques Noirs dans les films, mais le premier personnage parlant qui y apparaît, Le Chanteur de jazz (1927), c’est Al Jolson,  un Blanc grimé ! Les suivants serviront souvent de faire-valoir et permettront de mesurer la lente évolution des mentalités, au point qu’avec Hallelujah qui ne comptait que des comédiens noirs, King Vidor faisait figure d’exception en leur accordant une telle place en 1929.

Il faudra donc des décennies pour ne plus confier aux seuls Blancs des rôles importants. Cessera-t-on vraiment un jour de placer systématiquement des Occidentaux dans des rôles qui ne leur sont pas destinés, comme récemment encore  un Matt Damon défendant la Chine médiévale dans La Grande muraille de Zhang Yimou ?  Heureusement, de nombreuses étapes ont été franchies et quelques productions récentes l’attestent.

Moonlight de Barry Jenkins, récemment « oscarisé », relate dans la banlieue de Miami le parcours d’un jeune noir gay mal-aimé, avec ceci de particulier que ce film (où les Blancs sont quasi absents) est le fait d’une équipe majoritairement  afro-américaine. On revisite aussi depuis quelques temps l’histoire étatsunienne,  avec ses pages sombres ou ses avancées surréalistes. Ainsi  12 Years of a Slave de Steve McQueen rappelle qu’au milieu de XIXe siècle, on pouvait être libre dans le Nord, avant de se voir enlevé et vendu comme esclave dans le Sud ; Loving  de Jeff Nichols ausculte le combat législatif des années 1960 pour permettre à tout couple mixte (noir-blanc) de vivre sa relation conjugale et Selma d’Ava DuVernay revient sur la réaffirmation du droit de vote des Noirs en 1965. Parallèlement, quelques Figures de l’ombre, dont l’apport scientifique fut exceptionnel, acquièrent enfin des visages et des noms grâce à Theodore Melfi. Même Nat Turner, héros  presque mythique au sein de la communauté noire,  remonte du passé avec le film de Nate Parker, Naissance d’une nation, prochainement sur les écrans. Et pour compléter tout cela et,  s’offre le solide documentaire que Raoul Peck consacre à  James Baldwin.  I am not your Negro permet en conséquence de faire le point aujourd’hui, tout en se souvenant des  lignes de l’écrivain qui n’ont pas pris une ride : « Il est humainement impossible de définir les êtres humains en termes de couleur. Quand je dis humainement, je ne parle pas de qualité morale, mais de potentialités. Celui qui définit les gens en fonction de leur couleur devient délibérément aveugle… Etre raciste, c’est s’imagine qu’on peut soumettre la réalité à son angoisse. »

serge molla

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