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critiques de films depuis 1999

Remontée des profondeurs

12 février 2016

Le jour même où sortait le film 45 ans (Andrew Haigh, 2015), un article titrait « Les glaciers crachent leurs trésors» (Le Temps, 27.01). Le dégel de l’enfoui  est toujours lourd de conséquences. Ainsi ouvre-t-il pour les archéologues d’inédites et passionnantes pistes de compréhension du passé et conduit-il un couple à réexaminer tout son parcours.

Car le présent a partie liée au passé, profondément enterré, effacé, ou simplement oublié. Or, il arrive que ce qui enserrait un souvenir lâche prise  et que ce dernier remonte à la surface.  A certaines occasions, c’est libérateur, car le non-dit n’exercera plus de funeste influence; à d’autres, le trouble s’installe… La vérité se lie souvent au passé – fût-il sombre – qui s’éclaire et les archéologues, de terrain ou de la mémoire, le savent bien.

Or les réalisateurs jouent volontiers avec la mémoire. Les uns (Tarantino) se complaisent à citer leurs pairs, les autres souhaitent réveiller les souvenirs de leurs spectateurs et déclencher une émotion sans avertissement. Toutefois le cinéma s’aventure plus loin encore en offrant, à l’instar d’un Jia Zhanghe, une mémoire de l’avenir! Son récent Au-delà des montagnes conduit en effet tant en 1999 et 2014 qu’en – souvenez-vous –  2025!

Mais qui dit mémoire dit aussi, association d’idées, autre registre sur lequel s’appuie le septième art, tout en précisant que  «toute ressemblance…».  Ainsi Samir conte une Odyssée irakienne  tout en convoquant la mémoire du présent fort douloureux de l’émigration.

Alors, si le regard est déterminant, tant pour le réalisateur que pour le spectateur, la mémoire l’est tout autant. C’est elle qui évite le piège tendu par ceux qui font leur cinéma, mais qui ne projettent sur l’écran que leur ego ou leur désir d’en mettre plein la vue. C’est elle qui permet de regarder vraiment, c’est-à-dire de garder deux fois, le film qui respecte et bouleverse, celui qui déploie et fait qu’il y a un avant et un après telle ou telle œuvre.

Serge Molla

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