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En souvenir de Capucine....

21 novembre 2015

Vient de paraître, sous la plume de l’écrivain suisse Blaise Hofmann, un livre remarquable, brillamment écrit et touchant. Sous la forme romanesque, l’auteur cherche à répondre à cette question: «Qui se souvient de Capucine?» Et bien, pas grand-monde, malheureusement.

Née Germaine Lefebvre en 1928, ayant passé son enfance à Saumur, Capucine (pseudo trouvé par son ami le couturier Givenchy) commença par une carrière de mannequin et d’actrice, tourna des petits rôles avant de tenter la carrière hollywoodienne. Malgré la chance qu’elle eut de côtoyer les plus grands noms du cinéma, sa carrière ne décolla jamais vraiment. Revenue en Europe, vivant à Lausanne, choyée par ses amis Audrey Hepburn, Yul Brynner ou William Holden, elle se suicida dans l’indifférence générale en 1990.

Blaise Hofmann nous entraîne dans l’enquête qu’il fit sur les traces de l’actrice, de Saumur à Paris, de Los Angeles à Lausanne. Roman-vérité avec quelques touches de fiction et de beau lyrisme, ce livre nous parle évidemment d’une artiste fragile, attachante et aujourd’hui oubliée, mais fourmille également d’anecdotes et de réflexions intelligentes sur le cinéma, et sur de nombreux films, réalisateurs et acteurs. Il donne envie de redécouvrir la filmographie de la comédienne. Certes, Capucine n’avait pas l’érotisme de Marylin, la grâce d’Audrey Hepburn, la force de Bette Davis, et n’avait sans doute pas non plus leur immense talent. Malgré tout, de Jean Cocteau à Henry Hathaway, de Blake Edwards à Mankiewicz, de Fellini à Philippe de Broca, le palmarès est plutôt intéressant.

Ayant retrouvé et interrogé ses voisins, le serveur du café de l’Avenue de Cour où elle avait ses habitudes ainsi que de nombreuses autres personnes, Blaise Hofmann nous raconte avec tendresse et émotion l’enfance difficile, le succès de mannequin trop rapide et épuisant, les promesses, les démons intérieurs qui finiront par avoir raison d’elle. Il propose aussi des conversations inventées, mais basées sur d'authentiques témoignages, entre Capucine et son illustre amie et voisine de Tolochenaz. Nous découvrons celui qui fut dès le début son agent, qui la créa et finit par la considérer comme sa propriété, et que Capucine quittera finalement. Ironie du sort, c'est ce gourou qui, pressentant qu'Hollywood tournerait le dos à sa protégée après leur séparation, lui offrit l'appartement de Lausanne, de la fenêtre duquel elle se jettera à 62 ans.

Le cas de Capucine fait également penser à d’autres actrices injustement oubliées. En effet, qui aujourd’hui se souvient de Joan Crawford, Barbara Stanwyck, Deborah Kerr ou Anne Baxter? «Beaucoup d’appelés et peu d’élus», entend-on souvent à propos des rêves cinématographiques. Ce livre formidable nous rappelle que même pour certains élus, la vie n’a rien d’un conte de fées.

Philippe Thonney

Voir également l'exposition consacrée jusqu'au 6 décembre à l'actrice  et intitulée «Qui se souvient de Capucine?», Musée Alexis Forel, Morges.

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