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critiques de films depuis 1999

De l’art du dépassement

04 novembre 2015

Politiquement, Jafar Panahi a dépassé les bornes, quand bien même sa petite nièce venait de lui rappeler les règles de toute prise de vue en Iran, comme celle-ci : « Ne pas noircir le tableau… » Malgré tout, l’oncle joue au chauffeur, réalise Taxi Téhéran et ausculte le quotidien de la ville où il a grandi.

Alors, en compagnie de quelques passagers, le coquasse et le tragique s’en mêlent, offrant au cinéaste de révélerau passage le contrôle absurde et omniprésent de ses concitoyens enfermés dans une prison aux dimensions urbaines sans barreaux.

Hors cadre temporel cette fois-ci, avec l’étonnant Boyhood (enfance) de Richard Linklater qui osa proposer à ces comédiens d’être filmés chaque année pour quelques séquences, et celadouze ans durant. Si l’étonnantrésultat évite une succession d’acteurs ou un fin travail de maquillage  pour souligner le vieillissement, il permet surtout de véritablement d’assister à l’évolution physique et mentale des personnages interprétant un scénario qui s’est construit au travers de l’aventure.

Hors limites éthiques – voire tricherie avouée et assumée –, que la mise en scène de Patricio Guzman au cœur de son exceptionnel Bouton de nacre. Lorsqu’il scénarisepar un ballet d’hélicoptère les corps torturés jetés en mer, son geste est analogue à celuide Claude Lanzman qui fit remonter d’anciens conducteurs de locomotives sur leur engin pour rythmer et le charger plus encore d’émotions son récit Shoah. Les cinéastes ont certes dépassé l’admissible, mais n’ont-ils pas eu raison de le faire ?

Autrefois, parcours d’arête que celui deréalisateurs désireux de livrer leur (interprétation de) Jésus lorsqu’il était interdit de présenter son visage à l’écran ; aussi montraient-ils l’effet de son regard sur son interlocuteur, comme dans une scène célèbre de Ben-Hur. Et, hier encore, usage subtil de dialogues àdouble-sens pour se jouer de la censure.

Limites et lois, qu’elles soient techniques, morales ou politiques, génèrent parfois  un art inédit, celui du dépassement essentiel que l’on retrouve, peu ou prou, dans chaque œuvre forte, documentaire ou fiction. Et si l’on préfère omettre ici tant les dépassements financiers(coûtsde production exorbitantsou bénéfices engrangés)que les records de fréquentation(nombre de spectateurs), c’est avant tout pour ne pas céder à la tentation de confondre  prix et valeur. Cela pour qu’aucune œuvre ne se voie réduite à quelques chiffres que l’on s’empressera d’oublier si le film retient véritablement l’attention par la densité de sa texture, les questions qu’il suscite, la réflexion qu’il engage, les émotions qu’il génère, le mûrissement qu’il provoque…
    
Serge Molla

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