5768
critiques de films depuis 1999

Le FIFF fête ses trente ans

23 mars 2016

Présentant l’édition 2016 du Festival international de films de Fribourg (FIFF) - et ses trente ans d’existence -, Thierry Jobin, directeur artistique, rappelait la naissance et les spécificités de cette manifestation. Il ajoutait que «ce qui est frappant, c’est l’évidence sans calcul grâce à laquelle le FIFF est devenu le rendez-vous cinématographique le plus populaire de Suisse occidentale.

Sans doute que sa façon d’embarquer tous les volontaires sur des chemins sans concession y est pour quelque chose. Pas de FIFF2016rétroviseur, pas d’accroche pour les petits sapins aromatiques qui rassurent. Les programmateurs ou directeurs artistiques successifs du FIFF, Yvan Stern des éditions 1 à 5, puis Martial Knaebel de la 6e à la 21e et Edouard Waintrop de la 22e à la 25e, se sont sans doute autant régalés de cette liberté que l’équipe actuelle.»

On remarquera en passant qu’Yvan Stern a été aussi l’un des deux créateurs de Ciné-Feuilles (avec Maurice Terrail), en 1981, et qu’il restera l’un des rédacteurs principaux de notre revue jusqu’en 1998.
Et que Martial Knaebel fut lui aussi un rédacteur actif de Ciné-Feuilles, dès ses débuts et jusqu’en 1990. Notre revue a donc quelques attaches avec le FIFF et les premières années de son existence (ce festival avait lieu, à l’époque, tous les deux ans). Et pour en revenir aux débuts du FIFF, il faudrait ajouter aux noms des responsables de 1980 celui de Magda Bossy qui, en 1986, était secrétaire romande d’Helvetas et avait eu envie de donner la parole aux autres cinémas de notre planète, c’est-à-dire à ceux d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie qui étaient quasiment inconnus.

Et Thierry Jobin d’ajouter: «La simple possibilité que le contenu de cette 30e édition puisse exister permet de mesurer à quel point le FIFF a pu et su rester un espace unique. Où, ailleurs, dans un des plus importants festivals nationaux, pourrait-on ainsi décider de rendre hommage au courage des femmes, devant et derrière la caméra, à la diversité de leurs luttes, de leurs féminismes, sans se limiter à quelques prétextes et clichés de bonne conscience, mais, au contraire, avec une programmation globale et conséquente dans tous les sens du terme?»

Le FIFF donnait donc cette année la parole aux femmes dans toutes les sections officielles et parallèles de la manifestation (voir CF n. 741, pp. 18-19). Plus de 120 films ont été ainsi projetés durant cette 30e édition. Dans les pages qui suivent, CINÉ-FEUILLES a choisi de vous parler brièvement des 13 films en compétition et de vous indiquer quelques pistes de réflexion. Vous pourrez constater que ces 13 longs métrages viennent tous de fort loin: d’Afrique (Algérie), de l’Orient, proche ou lointain (Israël, Ukraine, Iran, Népal, Corée du Sud, Philippines et Indonésie) et d’Amérique latine (Argentine, Colombie et trois films du Mexique). Un choix judicieux, qui donne la priorité à un cinéma que l’on ne croise pas tous les jours, un cinéma original, surprenant parfois, et qui permet de s’ouvrir au monde.

Palmarès

• Le Jury international du FIFF a décerné le Grand Prix Le Regard d’Or à Mountain de Yaelle Kayam (Israël/Danemark); une Mention spéciale à Yo de Matias Meyer (Mexique/Suisse/Canada); ainsi que le Prix spécial du Jury à Semana Santa d'Alejandra Márquez Abella (Mexique).
• Le Jury œcuménique a décerné son Prix à Alias Maria de José Luis Rugeles (Colombie/Argentine/France). «Nous avons fait le choix de récompenser le film qui, à travers les choix de son personnage féminin, son refus de toute résignation, sa capacité de désobéissance, nous a paru le mieux mettre en valeur, aujourd’hui et de la manière la plus universelle possible, ces enjeux de la vie, de la solidarité et de la compassion.»
• Les autres prix attribués sont mentionnés avec les films en compétition ci-après.


Les treize films en compétition

MonsterWith1000Heads2A Monster with a Thousand Heads de Rodrigo Plá, Mexique, 2015

Ce thriller mexicain au titre anglais évocateur se proposait sans doute de mettre en évidence certaines pratiques douteuses en vigueur dans le secteur des assurances-maladie et des soins médicaux. Pour sauver son mari malade du cancer, Sonia doit pouvoir accéder rapidement au traitement spécifique dont il a besoin. Elle affronte la désinvolture d’un médecin et d’une compagnie d’assurance corrompue semble-t-il. Pressée par le temps, elle décide alors de recourir à tous les moyens pour obtenir les soins indispensables.
En 2008 Rodrigo Plá avait réalisé un excellent film, La Zona (Prix du Public au FIFF), qui se présentait déjà comme une critique sociale des quartiers huppés de la capitale. Dans son dernier film il ne change pas d’optique, mais choisit la forme du thriller pour décrire la journée de cette femme en butte à un laisser-aller inacceptable.

Dommage pourtant que le «polar» prenne trop de place et que le message soit perturbé par un suspense artificiel (la protagoniste perd vite la maîtrise d’elle-même et prend les armes). Le scénario - adaptation d’un roman de Laura Satullo - est bien construit, une voix off «hors temps» apportant certains renseignements nécessaires, et la qualité de l’image est évidente. Mais tout cela ne suffit pas à faire de ce film autre chose qu’un film à suspense et à rebondissements. Alors qu’il aurait pu être, par exemple, un petit brûlot incisif et dénonciateur d’un grave dysfonctionnement social.

Alias Maria de José Luis Rugeles, Colombie/Argentine/France, 2015 - Prix du Jury œcuméniqueAliasMaria2

Les combats entre la guérilla et l’armée gouvernementale se poursuivent dans la jungle colombienne de Middle Magdalena. Comme d’autres jeunes filles de son âge, Maria (13 ans) est à la fois enfant-soldat et objet sexuel pour les combattants du groupe dans lequel elle a été enrôlée. Elle est chargée, avec trois autres guérilleros, de mettre en sécurité, dans une ville voisine, le nouveau-né du commandant, seule personne autorisée dans le groupe à devenir père…

La guerre est décrite à travers les yeux de Maria, et le cinéaste colombien José Luis Rugeles a choisi de rester à ses côtés pendant toute la mission qu’elle doit accomplir. Le réalisme des scènes, les bruits dans la jungle (des claquements de feu aux pleurs du bébé), les menaces constantes dues à la présence de l’ennemi - les deux forces en présence sont décrites de la même manière -, tout dans Alias Maria relève d’une forme d’absurdité et de violence guerrière où l’enfance se voit sacrifiée, où chaque individu semble vivre en sursis. Le film ne ménage aucune seconde de détente, jusque dans les décors de la jungle environnante qui sont menaçants. Dans ce rappel d’un conflit qui s’éternise, le cinéaste parle des ravages de la violence et des combats, mais sans jamais les montrer, en évitant tout mélodrame, et en glissant dans les ultimes images une petite lueur d’espoir.
A noter que c’est dans des ateliers de théâtre et d’audiovisuel que le réalisateur a rencontré cinq de ses principaux interprètes, qui sont des enfants des quartiers où l’on recrute volontiers des adolescents pour les milices armées colombiennes.

Blanka1

Blanka de Kohki Hasei, Japon/Italie/Philippines, 2015 - Prix du Public


La vie d’une orpheline de 11 ans, obligée de mendier dans les rues de Manille. La caméra suit de près Blanka, dans les gestes et les ruses qu’elle utilise pour obtenir de l’argent. Elle vole aussi, elle est elle-même rançonnée par d’autres jeunes ados qui, livrés à eux-mêmes, doivent se débrouiller comme elle. Elle fait la connaissance d’un vieil aveugle guitariste qu’elle va guider parfois au hasard des rues. Apprenant un jour qu’une actrice célèbre a adopté un enfant, elle décide de s’«acheter une maman», avec ses économies.

Elle place des affiches… Un peu plus tard elle fera l’expérience d’un orphelinat. Mais ce ne sont là que quelques étapes de sa vie… Les qualités de Blanka sont à rechercher dans une gestion de l’image assez remarquable: presque tout donne l’impression d’avoir été saisi dans les rues de Manille. Le cinéaste japonais Kohki Hasei a tenté de conférer une vraie authenticité à son récit, à savoir une chronique crédible de l’existence de Blanka, totalement abandonnée à son sort et petite star de la débrouillardise. Si tout sonne juste dans cette petite tranche de vie, dans cette existence en devenir mais sans grand espoir, si tout est bien maîtrisé dans le jeu des acteurs (avec une mention spéciale pour Cydel Gabutenro, l’interprète de Blanka), on pourra néanmoins juger le récit de Blanka un peu lisse, comme peut l’être une histoire qui ne doit pas choquer les spectateurs. L’héroïne côtoie la misère sans qu’on la voie vraiment, et elle semble pouvoir continuer à vivre ainsi, avec toutes les qualités personnelles qui sont les siennes.

Manquent certainement quelques moments plus forts, plus tragiques peut-être, qui nous permettraient d’oublier qu’il s’agit d’un film et d’entrer plus en empathie avec le personnage.

DsMaTeteUnRdPt2

Dans ma tête un rond-point (Roundabout in my Head) de Hassen Farhani, Algérie/Liban/Qatar/France/Pays-Bas, 2015

Une dizaine d’employés des abattoirs d’Alger, de tous les âges, bavardent entre eux: ils parlent de leur métier, de la politique, de leurs existences solitaires et de leurs amours. On ne les voit guère «au travail», tout au plus entassent-ils quelques peaux de bêtes, poussent-ils une brouette ou s’acharnent-ils sur une manivelle. Se dégage de ce documentaire une image assez critique, sinon triste, de leur vie en ces lieux et de la solitude qui règne à l’intérieur des équipes de travail. On évoque beaucoup de choses, l’Algérie, l’avenir surtout, tout cela dans les décors crus - quasi théâtraux - des abattoirs, mais sans qu’il n’y ait jamais le moindre dérapage sanglant, la moindre tentation de l’horreur. «Je pars ou je me suicide», dit un jeune employé qui rêve d’un ailleurs et envisage une traversée vers l’Europe.

Un film fait de très belles et lentes séquences tournées en continu, en plans fixes, un regard posé à hauteur d’homme, mais en même temps une image assez grise, sinon triste de ce monde-là. Et, par jeux de miroir, de notre monde aussi.

Hair de Mahmoud Ghaffari, Iran, 2016 - Prix du Jury des jeunes COMUNDOHair2

Trois jeunes Iraniennes malentendantes, mais championnes de karaté, sont invitées à participer aux championnats du monde en Allemagne. Les instances de Téhéran n’y voient aucun inconvénient à condition qu’une cagoule couvre les cheveux et le cou de chacune.
Le film débute comme une comédie, mais se transforme rapidement en un récit grinçant: la bureaucratie iranienne n’est pas épargnée, dans son réglementarisme religieux et son abus de pouvoir. L’étau se resserre autour des trois jeunes femmes, sympathiques et têtues (à juste titre): leur parcours se terminera dans la colère et les larmes, dans des scènes de révolte compréhensibles et insupportables à la fois.

On peut recevoir cette tragi-comédie comme une allégorie de toutes les frustrations dont sont victimes d’autres femmes sans doute, et bien des jeunes qui rêvent d’un changement dans leur pays. Hair est basé sur des faits réels: le cinéaste montre dans le générique final les visages des trois sportives qui ont été victimes des interdictions liées au port du voile islamique (hijab). En ce qui concerne les trois interprètes de Hair, toutes non professionnelles, le réalisateur dit avoir choisi des malentendantes pour bien symboliser l’incompréhension qui s’installe dans ce contexte sportif, social et politique. Il reconnaît que le choix de recourir ainsi à des comédiennes non professionnelles, important pour lui, lui a beaucoup coûté. Il a fallu créer le contact avec les intéressées, leur apprendre un métier, mais le résultat est là: le film est parfaitement maîtrisé - Mahmoud Ghaffari a travaillé avec Bahman Ghobadi et Asghar Farhadi, ce sont des références -, et les trois jeunes femmes sont parfaites. Hair est un film fort, un tableau social éprouvant, même si le cinéaste reconnaît que, dans son pays «la situation change chaque jour».

Incident Light d'Ariel Rotter, Argentine/France/Uruguay, 2015IncidentLight2

Luisa est seule avec ses petites filles jumelles depuis l’accident qui a coûté la vie à son mari. Être veuve avec deux bébés dans l’Argentine des années 60, tout en cherchant à maintenir un niveau de vie relativement aisé, relève de l’impossible. A moins que Luisa ne cède à la cour de l’étrange Ernesto, qui lui déclare sa passion la main sur le portefeuille… Ainsi résumée l’intrigue paraît mince, et en fait elle l’est, même si le sujet de Incident Light est grave, on l’a compris. Comment reprendre en effet le cours d’une vie normale et réussie après la mort de son conjoint? Peut-on faire son deuil? Luisa s’efforce d’envisager une nouvelle existence en pensant à elle et à ses enfants.

Elle devra procéder par étapes, et elle le fera avec tact et intelligence. Ernesto, son nouvel ami, respectera pour l’essentiel la volonté de Luisa de ne rien brusquer.
Si du côté des acteurs on peut relever une interprétation toute en discrétion, pleine de nuances et de retenue, on relèvera que le sujet, lui-même original en soi, n’a rien de très cinématographique. Plaçant son intrigue dans les années 60, à Buenos Aires - en fait on ne sort jamais d’un sévère huis clos -, le cinéaste argentin Ariel Rotter a choisi un dépaysement temporel qui s’exprime par l’emploi du noir et blanc, par des décors et des vêtements d’époque, signifiant par là qu’Incident Light parle d’un problème qui dépasse un temps ou des circonstances particulières. Le spectateur ne sera donc pas surpris que ce film, qui suit par ailleurs un déroulement assez attendu, laisse finalement derrière lui une large part à l’interprétation personnelle. Voilà une œuvre sans grande surprise, mais originale dans sa forme et pleine d’émotion retenue.

Madonna de Shin Su-won, Corée du Sud, 2015Madonna2

La jeune Hae-Rim est engagée dans une clinique privée et doit veiller un patient richissime - on apprendra qu’il est l’ancien directeur dictatorial de l’hôpital et que sa famille a des passe-droits. Le vieil homme est dans le coma et ne survit qu’à coups de transplantations cardiaques régulières. Arrive une autre patiente, Mina, surnommée Madonna, une prostituée enceinte qui vient d’être victime d’un étrange accident et qui se trouve elle aussi dans un état comateux. Hae-Rim tente d’abord d’obtenir l’accord de la famille de Mina pour un don d’organe qui pourrait sauver l’autre riche patient.
Mais l’aide-soignante n’est pas au bout de ses surprises et elle en arrivera à changer d’avis et à vouloir sauver le bébé, tout en dénonçant une machination organisée de longue date par le personnel...
Ce très long thriller médical (plus de 2 h.) ne ménage pas la direction et le personnel soignant de l’hôpital, et les reproches sont nombreux. Madonna est donc aussi un mélodrame social qui entasse les événements les uns sur les autres, en usant laborieusement de quelques transitions. Mais l’intérêt se perd en route (et le spectateur aussi) et le mélange des genres n’arrange pas l’affaire. L’épilogue se devine très longtemps à l’avance, le film ne pouvant pas, de toute évidence commerciale, basculer dans l’horreur.

Moutain1

Mountain de Yaelle Kayam, Israël/Danemark, 2015 - Le Regard d’Or et Prix Don Quijote de la FICC

Dévouée à ses enfants, Zvia est une jeune Juive orthodoxe qui vit pieusement aux abords du cimetière du mont des Oliviers, près de Jérusalem. Dévouée aussi à un mari très pratiquant, elle ne recueille guère de signes d’attention de sa part. Pour combler ses frustrations, elle cuisine de bons repas qu’elle dépose sur les tombes, à l’attention des drogués et des prostituées qui se réfugient dans le cimetière durant la nuit. Elle croise deux ou trois autres personnes et va prendre conscience de ce qui lui manque, mais sans trop oser le réclamer.

Sélectionné à la Mostra de Venise en 2015 Mountain est un film à la fois simple et dense. Les rites religieux accompagnent la vie de tous les jours du jeune couple. Il y a les prières, les ablutions, les activités théologiques: une présence oppressante pour une femme qui est comme cloîtrée dans l’univers blanc, minéral et écrasé de lumière du cimetière. Une découverte d’un autre monde lié aux rites religieux, plein d’interdits, et souvent oppressant. Et somme toute un monde de peu d’espoir.


SemanaSanta1

Semana Santa d'Alejandra Márquez Abella, Mexique, 2016 - Prix spécial du Jury

Une jeune veuve se rend dans un établissement balnéaire mexicain avec son fils de 8 ans. Tous deux sont accompagnés par le nouvel ami de cette mère qui, très vite, constate que la cellule familiale ainsi recréée ne fonctionne pas. Les trois protagonistes adoptent en effet la même attitude égoïste, qui consiste à assouvir ses désirs personnels, chacun de son côté, sans se soucier des autres.

Les adultes fument, boivent et draguent à qui mieux mieux, le gamin trouve un portefeuille bien garni et l’empoche, ce qui lui permettra de se payer une balade à cheval et de se montrer généreux avec d’autres petits baigneurs. Assez inconsciente la mère part de son côté, son ami fait de même, et personne ne se soucie du garçon, livré à lui-même.

Il n’y a guère d’espoir à l’horizon de cette Semana Santa, le film se concluant sur les retrouvailles hasardeuses des trois personnages. On peine à comprendre ce que la réalisatrice mexicaine a voulu laisser entendre. Les images des hôtels et des plages sont banales, les lieux d’accueil peu hospitaliers, et la psychologie des personnages reste sommaire.

Le constat général final n’est pas loin de la déprime.

Siti2Siti d'Eddie Cahyono, Indonésie, 2014

Siti est mère indonésienne et épouse de pêcheur. Son mari est paralysé à la suite d’un accident, ce qui oblige la jeune femme à vendre des beignets sur la plage de jour et à chanter de nuit dans un karaoké assez mal famé. Mais cela ne suffit pas à faire tourner le ménage, et les époux ont aussi une grosse dette à régler.

Le réalisateur Eddie Cahyono a pris le parti d’éviter le mélodrame et la description de la pauvreté, mais il ne convainc pas entièrement: le choix de ne pas fournir trop d’explications, de rester à bonne distance, finit par gêner. On sait peu de chose de l’état physique du mari, rien de très précis non plus sur les réelles intentions d’un soupirant admiratif du talent de la chanteuse Siti. Si la description du milieu familial, avec une belle-mère sympathique et un galopin perturbé et perturbateur, est adéquate, et si la décision de Siti de sortir de l’ornière paraît plausible, l’épilogue du film, assez mélo tout de même, laisse perplexe. Le jeu des acteurs est parfait, mais ne sauve pas tout. Plusieurs scènes sont artificiellement étirées et n’ajoutent rien au propos. Le choix du noir et blanc pour nous raconter cette histoire est en revanche excellent, conférant au récit une forme de distance réaliste et d’authenticité.

Siti est un film intelligemment construit, elliptique parfois, surchargé souvent d’une musique grandiloquente, mais aussi teinté d’humour. Même s’il débouche sur le constat assez amer d’un avenir sans grande perspective.

Song of Songs d'Eva Neymann, Ukraine, 2015 - Prix du Jury FIPRESCISongOfSongs1

Dans un quartier yiddish ukrainien, il y a un siècle. Il y a la petite Busya et le petit Shimek, tous deux à peine 10 ans, qui s’aiment comme s’aiment les enfants de leur âge. Ou comme s’aiment les princes et les princesses des contes de fées. Jusqu’au jour où Shimek s’en va à la ville poursuivre ses études. Il deviendra médecin, le temps va passer, les réalités de l’âge adulte sont là, et lorsque Shimek revient dans sa famille Busya a bien changé.

Inspirée d’une nouvelle de l’écrivain yiddish Sholem Aleichem, Song of Songs ressemble à la fois à un conte et à une petite chronique sociale du début du siècle passé. Le film, classique dans sa facture, reste sans doute très proche de ses origines littéraires: on le sent dans le récit, les textes en voix «off» et les dialogues. Le film conserve un petit côté rétro, sympathique mais un peu lisse, qui renvoie à une société assez recluse sur elle-même et parfois oppressante. Le film a été primé aux festivals de Karlovy Vary et Odessa en 2015.

BlackHen2

The Black Hen de Min Bahadur Bham, Népal/Suisse/Allemagne/France, 2015

On est dans le nord du Népal, en 2001, dans le village de Kalo Pothi. La guerre civile (1996-2006) entre Népalais et maoïstes se poursuit.
Deux jeunes garçons, Prakash et Kiran, sont deux amis vraiment inséparables, et ceci malgré leurs castes différentes. Ils élèvent une poule pour gagner un peu d’argent en vendant des œufs, mais le volatile disparaît régulièrement, volé, acheté, perdu, puis retrouvé… S’appuyant sur cette petite intrigue, le film népalais de Min Bahadur Bham nous entraîne d’un village à l’autre, par des sentiers et des paysages surprenants. Des tensions, des disputes, des ruptures au sein des familles accompagnent cette tranche de vie tantôt tranquille, tantôt agitée, avec comme fil rouge (ténu) le quotidien traversé par les deux jeunes héros.

The Black Hen est sans doute un des premiers films népalais projetés en Suisse (il a obtenu en 2015 le Prix de la Semaine de la critique à la Mostra de Venise). Son auteur livre ici un document (de fiction) intéressant et, mis à part quelques séquences longuettes accompagnées de ralentis esthétiquement discutables, son film suscite la curiosité.
Curiosité pour un pays très peu connu, pour une histoire simple en apparence, mais pleine de tensions sous-jacentes (dans les familles) ou plus visibles (avec la guerre). Dans ce tableau d’une société, tout n’est pas parfait, dans le rythme du récit surtout, mais poésie et émotion sont au rendez-vous.

 

Yo de Matias Meyer, Mexique/Suisse/Canada, 2015 - Mention spéciale du Jury

Yo, 30 ans - il prétend n’en avoir que 15 -, vit avec sa mère dans un restaurant mexicain isolé en bordure de l’autoroute.Yo2

Intellectuellement limité, il réagit mal à l’arrivée d’un homme dans la vie de sa mère. Il s’éloignera d’elle pour aller vivre ses premières expériences sentimentales.
Yo est un film sans introduction et sans conclusion. Voilà un personnage pour le moins étrange, inspirant tantôt confiance, tantôt méfiance. Certaine scènes déroutent, d’autres sont attachantes, sans que l’on puisse vraiment discerner où le cinéaste veut nous emmener.

Veut-il nous surprendre ou nous égarer? L’intrigue du film n’a pas de cohérence interne, et la narration semble faire fi de toute continuité, de tout support explicatif. Le cinéaste Matias Meyer semble, c’est vrai, très attentif à la forme (couleurs vives, paysages tristounets joliment cadrés, détails bien observés), mais le récit, avec ses sauts constants dans le temps, dans l’espace ou dans le monde onirique du personnage, avec ses nombreux décrochements, finit par s’effilocher. Pointilliste par moments, Yo ressemble à un film sans foi ni loi, et ne déploie guère de vrai pouvoir de séduction.

La 31e édition du FIFF se déroulera du 31 mars au 8 avril 2017.

Antoine Rochat

© 2018 Ciné-Feuilles - Editeur : Médias-pro