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critiques de films depuis 1999

Cinéma à la première personne

18 mars 2016

Alors que la Cinémathèque suisse propose un marathon Boris Lehman d’une semaine, il peut être bon de se pencher sur l’un des pans les plus discret du cinéma, dont Lehman n’est qu’une des nombreuses figures. Le cinéma de l’intime, ou cinéma personnel (nous le désignerons ainsi parmi tant d’autres dénominations), est un cinéma des marges.

Entre fiction et documentaire, entre récit intime et Histoire, entre art et amateurisme, il questionne ces distinctions classiques par son existence même. Mais que nous montre-t-il? Né avec les questionnements d’après-guerre et l’apparition de systèmes de tournage plus légers, le cinéma «à la première personne» emprunte au journal intime, à l’essai, à LehmanBoris2l’autobiographie pour tenter de capter l’instant présent. D’Agnès Varda à Alain Cavalier, en passant par Naomi Kawase, pour citer les plus connus, des auteurs ont ainsi choisi de retenir des moments du quotidien, de donner à voir des extraits d’eux-mêmes par le film. Si les personnes évoquées ci-dessus n’ont fait que quelques incursions dans le genre (Dans le silence du monde en 2001 pour Naomi Kawase ou encore La Rencontre, tourné en 1996 par Cavalier), d’autres y ont consacré toute leur vie, choisissant d’exister à travers l’objectif de leur caméra face au monde.

C’est notamment le cas de Boris Lehman, qui cumule dans ses armoires des années de pellicule et d’événements personnels. A travers une œuvre sans cesse retravaillée, remontée, recommentée au fil du temps, pour laquelle aucune notion de chronologie ne convient, il confronte le spectateur autorisé à une existence qui lui est étrangère, jusque parfois dans ses dimensions les plus intimes. Ce voyeurisme imposé, qui se retrouve également chez Naomi Kawase par exemple, peut désorienter et même déranger. L’auteur souhaite-t-il vraiment partager tout cela? Et nous-mêmes, sommes-nous prêts à le recevoir? La juste place n’est pas facile à trouver devant des objets aussi particuliers et qui nous renvoient en même temps à nos propres intimités. Pourtant, si l’on dépasse ce fossé, si l’on accepte de rencontrer l’autre, le cinéma personnelLehmanBoris3 nous invite à élargir notre vision du média, dans plusieurs domaines: dans sa forme, très différente d’un réalisateur à l’autre, mais intimement liée à la caméra portée et à la liberté qu’elle offre, ainsi qu’au grain particulier de la pellicule correspondante; dans sa narration, à cause de sa perpétuelle oscillation entre captation du moment et réagencement de la réalité; dans sa distribution, car le mouvement s’est construit avant tout hors des circuits de diffusion officiels, se partageant entre salles d’expositions et ciné-clubs obscurs; dans son statut même enfin, en ce qu’il défie les catégories de l’œuvre d’art et du «simple» film de famille.

Il ne faut donc pas hésiter devant l’opportunité qu’offre la Cinémathèque suisse avec ce cycle Lehman, ou alors profiter de découvrir en DVD des auteurs aujourd’hui moins connus du public que ceux mentionnés plus haut mais iconiques, tels Johan van der Keuken, David Perlov ou encore Jonas Mekas, fondateur de la branche américaine du genre (couramment nommé le Nouveau cinéma américain), qui fêtait en décembre dernier ses 93 ans et dont l’œuvre fleuve évoque un poème visuel étourdissant d’instants sans cesse enfuis; le paradoxe tragique du cinéma de l’intime.

Adèle Morerod

Quelques titres à explorer :
Walden, Jonas Mekas, 1969.
Journal, David Perlov, 1973-1985.
Babel, Boris Lehman, 1983-1991-...
Mémoires d’un juif tropical, Joseph Morder, 1986.
Vacances prolongées, Johan van der Keuken, 2000.

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