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critiques de films depuis 1999

Cannes 2017 - Un Certain Regard

03 juin 2017

Un Certain Regard (UCR) fut créé en 1978 par Gilles Jacob (délégué général du festival), cette compétition dérivée de la sélection officielle propose une vingtaine d’œuvres originales favorisant de nouveaux talents encore méconnus. Le prix de la «Caméra d'or» a été créé la même année également dans ce sens, pour récompenser un premier long métrage. Il faudra attendre cependant 1998 pour que cette sélection devienne compétitive. Cette section parallèle offre une vision différente, à savoir un voyage à travers la culture des autres pays. Le prix décerné est financé par la Fondation Gan (La Fondation Gan pour le Cinéma est l’un des principaux partenaires privés du cinéma français. Depuis bientôt 30 ans, elle s’engage auprès des créateurs et les accompagne dans la diffusion de leurs œuvres) et le distributeur reçoit une récompense sous forme de rétribution financière.

JuryUnCertainRegard2017

Le Jury

La Présidente : Uma Thurman (actrice et productrice - Etats-Unis), Mohamed Diab (réalisateur, scénariste, écrivain - Egypte), Reda Kateb (acteur - France), Joachim Lafosse, (réalisateur, scénariste - Belgique), Karel Och (directeur artistique du Festival de Karlovy Vary - République tchèque)

 

 

Le Palmarès

Prix Un Certain Regard pour Makala d'Emmanuel Gras

Prix du Jury pour Les Filles d'avril de Michel Franco

Prix d'interprétation féminine à Jasmine Trinca pour Fortunata de Sergio Castellitto

Prix de la poésie du cinéma pour Barbara de Matthieu Amalric

Prix de la mise en scène pour Wind River de Taylor Sheridan

JuryCameraOr2017

 

Le Jury pour «La Caméra d'Or»

La Présidente : Sandrine Kiberlain (comédienne, réalisatrice - France), Patrick Blossier (chef opérateur - France), Elodie Bouchez (actrice - France), Guillaume Brac (réalisateur, producteur - France), Thibault Carterod pde M141 - France), Fabien Gaffez (écrivain, critique -France), Michel Merkt (producteur -Suisse)

Caméra d'or pour Jeune femme de Léonor Serraille

 

Après la guerre d’Annarita Zambrano

(Dopo la Guerra) Italie/France, 2017. Avec Charlotte Cétaire, Giueseppe Battiston, Barbora Bobulova. Drame. Durée: 1h32ApresGuerre2

Ce film aborde la problématique des anciens terroristes en Italie qui se sont réfugiés en France au début des années 80 : en effet, la doctrine Mitterrand - rappelée en préambule du film - leur permettait d’éviter leur extradition malgré leur condamnation. Aussi, Marco (Giueseppe Battiston), ex-militant d’extrême gauche, accusé de meurtre, a quitté son pays pour refaire sa vie à Paris. En 2002, un juge est assassiné, acte (inspiré d’un fait réel) qui le rattrape car le meurtre est revendiqué par un groupe portant le même nom que celui de Marco 20 ans auparavant. Le gouvernement italien demande à la France son extradition. Ce dernier, pour échapper à la justice, se trouve obligé de prendre la fuite avec sa fille Viola.
L’intérêt du film n’est pas seulement de parler des actes des Brigades Rouges à l’époque mais surtout de montrer les conséquences que de telles actions peuvent avoir sur la famille. En effet, ce sont les proches qui en font les frais. Ils sont épiés par le gouvernement, agressés verbalement et même physiquement à l’école et au travail.
La cinéaste, installée à Paris au moment des faits à Bologne en 2002, a décidé de porter à l’écran son interrogation : pourquoi les italiens ont-ils mis si longtemps avant de rechercher ces terroristes exilés ? Comment a-t-on pu ignorer la souffrance de leurs proches durant de si longues années ?
Annarita Zembrano avait à cœur de parler de la douleur des familles des terroristes, subissant des humiliations et des pressions, impuissantes et seules, pour protéger les coupables qui sont partis refaire leur vie à l’étranger. Selon la réalisatrice, ce récit est une façon de « remettre les choses à leur place, ne fût-ce qu’humainement » !
Un bel hommage à ceux qui ont souffert dans l’ombre… (NR)

Atelier2L’Atelier de Laurent Cantet

France, 2017. Avec Marina Foïs, Matthieu Lucci. Drame. Durée : 1h53

Après Entre les murs, Palme d’Or 2008, Laurent Cantet revient à Cannes avec ce film. Olivia (Marina Foïs), romancière de polar, a pour mission d’animer un atelier d’écriture avec des jeunes en insertion, en quête de trouver leur voie dans la vie. L’action se passe à la Ciotat, cité ouvrière, traumatisée par la fin de son légendaire chantier naval. Le poids de ce lourd passé pèse sur cette jeunesse qui peine à percevoir des perspectives d’avenir. Antoine (Matthieu Lucci), adolescent vif et intelligent mais au bord de la dérive, s’oppose à Olivia et au groupe. Ses réactions animées par par la violence, témoin d’une certaine fragilité, vont inquiéter la romancière mais également l’interpeller. On sent que cet atelier de littérature a pour but de donner avant tout la parole aux jeunes non pas pour réellement écrire un roman mais pour les aider à penser ensemble, à les forcer à faire des compromis. L’art de défendre ses idées mais également d’écouter les arguments des autres sont un apprentissage qu’ils découvrent à travers leurs échanges.
Laurent Cantet, durant le tournage du film, a posé un regard sur la jeunesse actuelle, qu’il résume en quelques mots : « j’ai le sentiment que de plus en plus de jeunes gens ont l’impression que les choses sont écrites, egt que la place qui leur est laissée ne coïncide pas avec leurs espoirs. Et puis, comment garder son enthousiasme, où trouver l’énergie nécessaire pour prendre sa vie en main, .pourquoi essayer quand on s’entend dire à longueur de temps que de toute façon, tout est foutu ».
Le cinéaste permet à ces adolescents de s’exprimer: le texte final écrit et lu par Antoine en dit long sur sur les angoisses qui habitent les protagonistes. Le spectateur suit cet atelier avec intérêt et plaisir…. (NR)

AvtQueNsDisparaissions2Avant que nous disparaissions de Kiyoshi Kurosawa

(Sanpo Suru Shin’Ryakusha) Japon, 2017. Avec Masami Nagasawa, Ryuhei Matsuda, Hiroko Hasegawa. Science fiction, drame. Durée: 2h09.

Tiré d’une pièce à succès écrite par le dramaturge Tomohiro Maekawa, le cinéaste japonais porte à l’écran l’histoire d’un homme soupçonné d’avoir été la victime d’extraterrestres. Ces derniers descendent sur terre pour prendre possession des concepts humains afin d’envahir la planète. Le but est de voler les notions de base telles que famille, travail, propriété, liberté, identité : une fois ces valeurs dérobées aux humains par télépathie, ces derniers se retrouvent vidés de leur substance et agissent comme des robots, sans plus aucun discernement ni pouvoir de décision. Ils sont déshumanisés, au pouvoir des envahisseurs.
Si l’idée est géniale, le film peine toutefois à convaincre. Certes, filmer des idées abstraites n’est pas une chose aisée, mais à trop vouloir les expliquer, l’action est parfois à la limite du ridicule et le récit fait preuve d’une certaine naïveté. Ce film de science-fiction est plutôt un mélodrame classique, montrant que seul l’amour finalement peut sauver l’humanité. Ce (trop!) long métrage finit par lasser… (NR)

La Belle et la meute de Kaouther Ben HaniaBelleMeute2

(Aala Kaf Ifrit) Tunisie/France/Suède/Norvège/Liban/Quatar/Suisse, 2017. Avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Noomane Hamda. Drame. Durée : 1h40

Inspirée d’une histoire vraie, librement adapté de l’ouvrage autobiographique de la victime « coupable d’avoir été violée», ce film raconte l’histoire du viol de Mariam par des policiers lors d’un contrôle à la sortie d’une boîte de nuit.
L’affaire avait remué les consciences en Tunisie en 2011 : une adolescente avait décidé de porter plainte contre ses bourreaux, fonctionnaires de l’ordre, bravant avec courage de nombreux obstacles. Affrontant les innombrables pressions, aussi bien des médecins que des avocats, qui tentent d’étouffer « l’incident », la jeune femme se bat avec courage et détermination pour que justice soit rendue. Le combat est particulièrement difficile, sachant que la honte liée à un tel acte se reporte sur la victime et sa famille. La loi du silence est dans de telles circonstances la voix de la raison, mais Mariam, seule, démunie, trouvera la force de ne pas renoncer.
Vêtue d’une robe sexy bleue nuit, ce vêtement est le symbole à la fois de la liberté et de l’opprobre. En effet, les regards sont sans complaisance, comme si le fait de porter une tenue aguichante autorisait le viol.
Le film, subtil et intelligent, montre qu’il existe encore des actions pires que l’agression sexuelle : la véritable torture morale et psychologique imposée à la victime, interprétée par Mariam Al Ferjani, qui réussit à transmettre l’émotion au spectateur, ce dernier devenant le témoin de cette lutte, se sentant impuissant, indigné et révolté devant tant d’injustice. Mariam devient une véritable héroïne, prouvant que la seule issue possible, malgré les humiliations qu’elle subit, reste la résistance.
Kaouther Ben Hania explique: «Je voulais raconter l’histoire en une seule nuit». Cette urgence, même si elle est oppressante, rend le film crédible et lui donne presque la force d’un documentaire.  Dans la réalité, le procès dure deux ans mais les coupables sont condamnés à 12 ans de prison. Par contre, la jeune femme sera sévèrement jugée par une partie de la société tunisienne : une femme émancipée, désirant vivre sa vie, est nécessairement une «pute». Mariam finira par fuir son pays et le regard accusateur des siens pour se réfugier en France.  (NR)


En attendant les hirondelles de Karime MoussaouiEnAttendantHirondelles1

France/Algérie, 2017. Avec Mohamed Djouhri, Sonia Mekkiou, Mehdi Ramdani. Drame. Durée : 1h53

Trois histoires représentant trois générations différentes : des destins vaguement liés, qui ont comme point commun le fait de présenter des moments de vie bousculés, obligeant les protagonistes à faire des choix. Un triptyque qui « nous plonge dans l’âme humaine de la société arabe contemporaine » comme le souligne le réalisateur.
A travers les villes, banlieues, villages d’Algérie, le spectateur est embarqué dans un voyage politique à la rencontre de différentes classes sociales et diverses cultures. Quel que soit le moment décrit, le constat est le même : la société va mal mais les gens se battent ! Les protagonistes affrontent avec courage ou lâcheté les difficultés, selon leur possibilité à réagir ! Très marqué par le « printemps arabe », qui a éclaté principalement en Tunisie et en Egypte, le cinéaste offre une première œuvre un peu décousue mais qui en dit long sur les attentes déçues du peuple algérien. (NR)

FianceeDesert2

La Fiancée du désert de Cecilia Atan et Valeria Pivato

(La Nova del Desierto) Chili/Argentine, 2017. Avec Paulina Garcia et Claudio Rissi. Drame. Durée: 1h18

Ce film révèle avec beaucoup d’émotion la sensualité d’une quinquagénaire. Teresa (magnifique Paulina Garcia) a toujours travaillé pour la même famille à Buenos Aires. Elle s’y est dévouée corps et âme, a vu grandir le fils, l’a accompagné toute son enfance. Elle est congédiée le jour où la maison est vendue et ses nouveaux employeurs habitent dans une ville éloignée, à San Juan. Teresa commence alors un voyage à travers le désert. Elle y perd son sac et cet incident va lui permettre de faire la connaissance d’El Gringo (Claudio Rissi), un vendeur nomade voyageant dans un camping-car. Cette rencontre va révéler sa vraie personnalité et sa vie prend un nouveau virage…
Ce film est bouleversant : il raconte une belle histoire d’amour naissante entre deux protagonistes d’un certain âge, avec leur vécu et leurs différences : d’un côté, un épicurien charismatique et de l’autre, une femme terne et introvertie, qui a enfermé ses émotions. Le bonheur de voir cette dernière s’éveiller, découvrir sa vraie personnalité et oser s’ouvrir à la vie est un moment en suspens, qui fait du bien au moral. Après une semaine d’horreurs et de violences en tous genres - meurtres, viol, corruption, terrorisme, drogue, inadaptés, etc.- ce road-movie nous offre une pause bienvenue avec ce récit qui nous réconcilie un peu avec la nature humaine. (NR)

FillesAvril2Les Filles d’Avril de Michel Franco

(Las Hijas De Abril) Mexique, 2017. Avec Ana Valeria Becerril, Emma Suarez, Enrique Arrizon. Drame. Durée: 1h30

Malsain, ce film mexicain met mal à l’aise tout en retenant l’attention du spectateur. Les premières scènes débutent en douceur, avec une lenteur calculée qui ne laissent rien présager de la suite. Valeria, 17 ans, est enceinte. Elle vit avec sa sœur Clara (34 ans) et son petit ami, adolescent également. Les jeunes semblent heureux, insouciants, profitant des plaisirs de la vie. Clara semble quant à elle absente, soumise, inaccessible au bonheur. On devine un conflit avec la mère car Valeria ne souhaite pas lui parler de sa grossesse. Mais Clara fait appel à cette dernière en prévision du coût et des responsabilités qu’un bébé représente. Si les retrouvailles se passent bien, que la futur grand-mère semble heureuse du choix que fait Valeria de garder l’enfant, peu à peu on comprend les réticences de la jeune fille : en effet, la matriarche prend le contrôle jusqu’à agir comme un monstre. Aimante et rassurante au début, elle va changer de visage, altérant rapidement la perception que le spectateur a du personnage. Sa déviance est telle qu’on ne peut croire à une telle perversité de la part d’une mère...
La force du film est de nous emmener sur un chemin qui nous mène discrètement mais sûrement vers l’horreur. Le réalisateur montre une folie latente, qui se développe au cours du récit, pour nous laisser incrédules faces aux divers rebondissements provoqués par les protagonistes. Intéressant mais éprouvant… (NR)

Fortunata de Sergio CastellittoFortunata1

Italie, 2017. Avec Jasmine Trinca, Stefano Accorsi, Alessandro Borghi, Edoardo Pesce, Nicole Centanni, Hanna Schygula. Drame. Durée: 1h43.

Ce film est avant tout le portrait d’une femme et d’une mère. Fortunata (Jasmine Trinca) se bat pour survivre en prenant soin de sa fille qu’un douloureux divorce semble avoir fragilisée. Très seule, elle peut cependant compter sur un ami fidèle mais perturbé, égratigné par l’existence. Il vit avec sa mère, interprétée par Hanna Schygula (quel plaisir de la retrouver). Cette dernière souffre de la maladie d’Alzheimer. Ce petit monde lutte, tente d’exister mais évolue en marge de la « normalité ». Fortunata rêve d’ouvrir un salon de coiffure et met toutes ses forces dans ce projet au détriment parfois de sa fille. Son ex-mari, violent, la menace de lui en retirer la garde. La rencontre avec le psychiatre de son enfant va bousculer ses certitudes…
Ce film propose le portrait d’une héroïne des temps modernes, tout en tempérament et en énergie, s’inscrivant dans la tradition du mélodrame italien. Toute l’ambiance du pays se retrouve dans l’atmosphère de ce récit et l’attitude de ce personnage. Le spectateur ne peut s’empêcher de penser aux grands rôles de Sofia Loren ou d’Anna Magnani, en suivant Fortunata et son étincelante exubérance. Jasmine Trinca n’a certes pas la profondeur de ces deux actrices emblématiques du cinéma italien, mais elle est attendrissante dans sa révolte, avec son allure un peu vulgaire et ses propos virulents. (NR)

Un Homme intègre de Mohammad RasoulofLerd2

(Lerd) Iran, 2017. Avec Reza Akhlaghirad, Soudabeh Beizaee, Nasim Adabi. Drame. Durée : 1h57

Après Les Manuscrits ne brûlent pas (2013), qui avait obtenu dans la même sélection le « Prix du Jury » et « le Prix vers l’avenir», Mohammad Rasoulof revient cette année avec une œuvre forte, dénonçant la corruption et la puissance des fonctionnaires bien placés.
Reza (Reza Akhlaghirad), un homme intègre, vit avec sa famille en développant une pisciculture de poissons rouges dans une région éloignée de Téhéran. Pour préserver une existence harmonieuse, il a renoncé à vivre dans la capitale. Son épouse est directrice dans une école de jeunes filles. Cependant, son exploitation et sa demeure se trouvent sur un terrain convoité par une « compagnie ». Commence alors une lutte sans merci pour Reza qui essayera de sauver son patrimoine sans tomber dans le piège des pots-de-vin.
A l’image des poissons rouges, le protagoniste se trouve vite pris dans les mailles d’un filet qui l’étouffe à petit feu. A chaque fois qu’il pense avoir trouvé la solution, un autre problème survient alors, toujours plus violent et insoluble. Ainsi, le piège se referme sur lui, et toute la famille est rattrapée par un système de corruption cautionnée par la communauté. Son épouse prend alors les choses en main et ses choix malheureux les entraînent dans un véritable cauchemar. Dès lors, on se rend compte que tous les moyens sont bons pour lutter contre cette société intolérante, même à faire taire ses principes et sa morale pour sa survie.
Mohammand Rasoulof est un homme engagé, qui prend des risques pour parler des dérives sociales de son pays. En 2010, il fut arrêté en même temps que Jafar Panahi, soupçonnés tous les deux de vouloir réaliser des films dénonçant le régime de Mahmoud Ahmadinejad, dont la réélection contestée en juin 2009 est à l’origine de manifestations qui agitent le pays. Ils furent condamnés à six ans de prison, suivis de 20 ans d’interdiction de tourner, de donner des interviews ou de quitter l’Iran. En appel, la peine est réduite à un an et les deux cinéastes tournent chacun un film, mais la menace pèse tel un couperet, ne les empêchant ni l’un ni l’autre de continuer leur lutte pour défendre leur opinion.  (NR)

Jeune femme de Léonor SerrailleJeuneFemme2

France/Belgique, 2017. Avec Laetitia Dosch, Grégoire Monsaingeon, Souleymane Seye Ndiaye. Comédie dramatique. Durée: 1h37

Voici le parcours d’une femme paumée et décalée, qui peu à peu va prendre de la profondeur.
Paulé, quittée par son ami, se retrouve perdue à Paris, sans savoir où aller. Elle fait des crises d’hystérie, menace son ex-copain en le harcelant via l’interphone du locatif, vole son chat. Elle montre tous les symptômes d’un caractère « Bordeline » : son instabilité émotionnelle en fait quelqu’un d’imprévisible, voire dangereux surtout pour elle-même. Petit à petit, elle va remonter la pente et retrouver quelques repères au moment surtout où elle décroche un emploi. Elle va y faire une belle rencontre, celle du surveillant qui va lui offrir une belle amitié.
Ce film, réalisé avec de très petits moyens comme l’a précisé la cinéaste, est porté par l’énergie de Laetita Dosch : magistrale, elle apparaît dans chaque plan, interprétant toutes les émotions avec générosité et talent. On suit le parcours chahuté de ce personnage avec beaucoup d’intérêt ainsi que son évolution. Un beau portrait de femme peu banale, qui nous touche, nous agace, nous émeut, nous fait rire… qui ne nous laisse finalement jamais indifférent. (NR)

Out de György Kristof

Slovaquie/France/Hongrie/Tchécoslovaquie, 2017. Avec Sandor Terhes, Judit Bardos, Ieva Aleksandrova. Drame. Durée: 1h28

Le jeune réalisateur, pour son premier long métrage, a choisi de parler des problématiques actuelles : le chômage et l’immigration pour tenter de trouver du travail ailleurs que sur sa terre natale.
Agoston, quinquagénaire, à la recherche d’un emploi, quitte la Slovaquie pour la Lettonie, en direction de la mer baltique en espérant pouvoir pêcher. Ce voyage l’oblige à quitter sa famille pour l’inconnu. Le ton est donné par le titre que le cinéaste explique : «le titre s’est imposé au tout début de l’écriture. Il définit l’histoire depuis son origine : un personnage qui sort de plus en plus de la société ». Agoston se retrouve par conséquent désœuvré à un âge fatidique et il se sent comme un paria. Peu à peu, il décide de voir le côté positif de la situation et prend ce voyage comme une opportunité de vivre de nouvelles expériences, permettant de combler le vide de son existence. Au cours de son périple « initiatique », il fera des rencontres de personnes enfermées également dans leur propre monde.
Malgré quelques maladresses souffle sur ce long métrage un vent de fraîcheur. On retrouve la problématique actuelle et universelle : les propos racistes à l’attention de ces « sales » étrangers qui viennent voler le travail aux autochtones. Ce road-movie en quête d’une vie nouvelle nous fait voyager et découvrir de splendides paysages.
Le cinéaste, d’origine hongroise né en Slovaquie, fait que cette histoire est un peu la sienne, ayant vécu dans de nombreux pays d’Europe de l’Est. Son inspiration est née de son expérience et de l’observation des différentes cultures. Pour accentuer le côté dramatique, le choix de présenter un personnage de la génération de ses parents lui a paru opportun : ces derniers ont vécu une jeunesse difficile en pleine période de la chute du communisme. Une très belles et judicieuse façon de leur rendre hommage. (NR)

PasageFutur1Passage par le futur de Li Ruijun

(Lu Cuo We Lai) Chine 2017. Avec Zishan Yang, Yin Fang. Drame. Durée: 2h09

Film chinois relatant l’histoire est celle d’une famille ordinaire au sein d’une mégalopole chinoise où les bâtiments poussent comme des champignons: le père, affaibli par des problèmes dorsaux, perd son emploi. Il se voit contraint avec son épouse de quitter la ville pour retourner dans leur campagne natale, en espérant ainsi pouvoir plus facilement subvenir à leurs besoins. Leur fille aînée, Yaoting, quant à elle, décide de prêter son corps à la médecine en se livrant à des tests expérimentaux, certes bien rémunérés, mais qui finiront par avoir des conséquences dramatiques sur sa santé.
Le spectateur assiste à la longue agonie de la protagoniste, dans un monde urbain totalement déshumanisé, symbole du capitalisme. Dans cet univers cruel, les pauvres ne peuvent que rêver à une vie meilleure mais ils sont destinés à affronter leur condition de vie précaire, sans aucune perspective d’espoir. Un film intéressant mais dur et trop long… (NR)

Cordillera2El Presidente de Santiago Mitre

(La Cordillera ) Argentine/Espagne/France,  2017. Avec Ricardo Darin, Dolores Fonzi, Erica Rivas. Drame. Durée : 1h54

Intéressant mais difficile à suivre, ce film réunit des chefs d’état dans un hôtel isolé de la Cordillères des Andes. Lors de ce sommet politique durant lequel se définissent les stratégies politiques et les alliances latino-américaines, le chef d’état argentin, Hernan Blanco (Ricardo Darin), se trouve confronté à une affaire de corruption à laquelle est mêlé son beau-fils. Son existence et son passé jusque-là paisibles le rattrapent, ayant les conséquences sur sa vie politique.
Le but du cinéaste est d’opposer les deux facettes de la personnalité d’un dirigeant, de montrer la difficulté à être à la fois un homme puissant de ce monde respectant ses principes tout en assumant la « simple » casquette d’un père de famille.
Au fil du récit, Hernan, donnant la sensation d’être un être droit et rigoureux, va peu à peu révéler sa part d’ombre…
Le protagoniste est fascinant : on réalise qu’un être parvenu à ce niveau de responsabilités est obligé d’observer un contrôle permanent sur ces émotions et ses actions. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre le nom du chef d’état- Blanco- et les affaires qui ont terni les campagnes politiques de ces derniers mois… un paradoxe entre la réalité et la fiction ! En effet, un politicien n’est jamais blanc comme neige….
Un film d’actualité qui peine à trouver son rythme par la complexité du scénario mais malgré quelques incompréhensions provoquées probablement par la méconnaissance de cet univers- à savoir les tractations politiques et économiques latino-américaines- on suit ces débats avec beaucoup d’intérêt. (NR)

Une Vie à l’étroit de Kantemin BalagovTesnota1

(Tesnota) Russie, 2017. Avec Darya Zhovner, Veniamin Kats, Olga Dragunova. Drame. Durée : 1h58

Ce jeune russe, élève de Sokurov crée la sensation avec ce premier film, lui conférant une identité très forte, tant par le choix du format 1:33 que par le récit et ces personnages atypiques.
L’histoire – inspirée d’un fait réel- se passe dans le Nord du Caucase, à Nalchik, en Russie en 1998, région dans laquelle le réalisateur est né et a grandi. Ilana (Daya Zhovner, dont c’est la première apparition à l’écran) aide son père en qualité de garagiste. Son frère, sur le point de se marier, se fait enlever ainsi que sa promise.
La famille touchée par ce drame est juive. Il semblerait que ce genre de kidnapping soit courant à cette époque dans cette région, les préjugés antisémites ayant la vie dure et tenace. Elle fait appel à la communauté hébraïque (et non aux autorités locales) pour demander de l’aide financière afin de réunir la somme exigée. Le montant n’étant pas atteint, jusqu’où va aller la famille du jeune homme pour le récupérer sain et sauf ? La mère est-elle prête à sacrifier le bonheur de sa fille pour celui de son garçon (son préféré) ?
On assiste à une sorte de huis-clos dans lequel les traditions sont très pesantes. Les personnages sont enfermés dans leur mal être, Une vie à l’étroit, dans laquelle on étouffe : le sentiment de claustrophobie est omniprésent, dans une société tchétchène en plein conflit.
Oppressant à souhait, mais courageux et intéressant, Kantemin Balagov surprend et séduit les habitués (blasés ?) de la Croisette. (NR)

Western2Western de Valeska Grisebach

Allemagne, Bulgarie, Autriche, 2017. Avec Meinhard Neumann,  Reinhardt Wetrek, Syuleyman Aulov Letifov. Drame. Durée: 2h.

Ce film propose une thématique brûlante d’actualité, à savoir la rencontre entre deux cultures et deux langues différentes dans une Europe en plein doute.
L’action se passe au fin fond de la Bulgarie, dans un paysage sauvage. Sur ces terres logent, sur un chantier hydraulique, des ouvriers allemands, venus pour, comme ils le disent eux-mêmes, « faire du fric ». Ce sont des cow-boys des temps modernes, des conquérants aux manières parfois primitives, dont le comportement prouve une confiance illimitée en leur supériorité. La cohabitation avec les gens du village voisin est la thématique qui va nourrir l’histoire.
Meinhardt (Meinhardt Neumann) est un germanophone en marge du groupe qui tente de se rapprocher des autochtones. Ce personnage viril est énigmatique, à la fois gentleman et rustre, à l’allure d’un aventurer libre comme l’air, sans attaches. Il multiplie les approches intelligentes tout en étant confronté aux différences de mentalité et à la barrière de la langue. Peu à peu, il saura se faire respecter voire même apprécier, mais toujours en suscitant une méfiance, en restant « l’étranger ». Le lien tissé peu à peu reste en effet fragile, prêt à se rompre à tout moment, donnant au film une dimension de tension palpable et éprouvante.
Le reste du groupe multiplie les maladresses, comme hisser sur leur base un drapeau allemand qui rappelle des souvenirs de guerre. Si certains villageois décrivent « l’occupation par des soldats travailleurs, disciplinés et courtois », d’autres refusent tout contact et maintiennent une rivalité entre les deux communautés. Les sources d’embrouilles sont nombreuses, provoquées souvent par la stupidité des ouvriers agissant en territoire conquis : ils tentent de séduire les femmes du village, s’approprient de l’eau en douce en ouvrant des canalisations, provoquent des Bulgares au sang chaud lors de parties de poker.
Valeska Grisebach, qui avait travaillé sur le film Toni Erdmann présenté au festival de Cannes l’année dernière, prend son temps pour poser l’intrigue… peut-être un peu trop car le film perd un peu son ton percutant suite à quelques longueurs… mais le sujet est passionnant et on ressort touché par la confrontation entre ces deux cultures. En résumé, la réalisatrice dira lors d’une interview : « Western est un titre parfaitement adapté à la situation du film, témoin d’une époque révolue mais qui semble persister dans certains pays reculés ». (NR)

WindRiver2

Wind River de Taylor Sheridan

USA, 2017. Avec Elizabeth Olsen, Jeremy Renner, Kelsey Asbille. Thriller. Durée: 1h50

Taylor Sheridan, scénariste de Sicario (Denis de Villeneuve, 2015) et de Comancheria (David Mackenzie, 2016) passe derrière la caméra pour réaliser un thriller classique mais réussi.
L’histoire se passe dans l’immensité des paysages du Wyoming, dans une réserve indienne de Wind River : Cory Lambert (Jeremy Renner) y interprète un chasseur, meurtri par la mort de sa fille. Il se trouve confronté à une sordide histoire de meurtre, celui d’une jeune femme qu’il connaît depuis sa naissance. Il mène l’enquête avec une agente du FBI débutante (Elsabeth Olsen), complètement perdue dans cet univers sauvage.
L’ambiance du film est éprouvante et magique à la fois : les protagonistes vivent dans ce milieu hostile, où c’est la nature qui dicte ses règles à l’humain et non le contraire. Les quelques scènes de violence- largement décriées par la critique et le public- est à l’image même de cet espace enneigé et infini, au climat impitoyable. L’isolement et la dureté de l’existence finissent par altérer la faculté des êtres humains à raisonner : ces derniers, en perdant leurs repères, commettent des actes méprisables.
Les personnages sont tous abîmés par des drames : les dialogues se résument au minimum, accentuant le côté émotionnel des héros et la dimension tragique du récit. Taylor Sheridan offre durant presque deux heure un voyage magnifique dans les espaces enneigés, sur les terres où vit la communauté amérindienne et à laquelle il rend hommage. (NR)

 

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