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critiques de films depuis 1999

Cannes 2015. Hors Competition et La Quinzaine

01 juin 2015

En sus des deux compétitions majeures présentées au Festival de Cannes, Sélection officielle et Un Certain Regard, les envoyés de Ciné-Feuilles, pour ne pas s'ennuyer, ont également visionné quelques longs métrages Hors compétion ((HC) ou issus de La Quinzaine des réalisateurs.

Vous en trouvez ci-dessous les critiques  de Serge Molla.

Hors compétition

EspritEscalier2

Hayored Lema’la (L’esprit de l’escalier) de Eilad  Keda

Israël, 2015. Avec Itay Tiran, Uri Kluzner. Tagi-comédie. 1 h.45.

Tout commence par un long plan panoramique de Haïfa avec son port marchand et ses habitations en coteaux, reliées par d’innombrables ruelles et escaliers. Moshe, la cinquantaine, fait le tour des chevaux de bois pour enfants qu’il administre tout en recherchant une boucle d’oreille égarée par sa femme. Uri, trentenaire, viré par sa copine, compte échapper à une conscription en embarquant sur un tanker. Ils se croisent à mi-chemin de leur parcours respectif, l’un montant, l’autre descendant du Mont Carmel, alors qu’ils empruntent bien des escaliers, métaphores des hauts et des bas qu’ils éprouvent. Entreront-ils en collision ou passeront-ils l’un à travers l’autre ? En leur compagnie, il est donné de passage de partager le quotidien des habitants rencontrés au bar du coin, dans des magasins ou de rappeler quelques souvenir d’école.

Au regard tendre qu’il porte sur ses personnages, le réalisateur ajoute une bonne pincée d’humour burlesque, car l’imprévu s’invite sur le parcours des deux hommes, permettant au passage d’aborder légèrement bien des questions fortes et universelles, comme celles du couple et de l’émigration. Ainsi, sans en avoir l’air et avec un bri de maladresse tant il veut tisser de fils, Kedam signe là un premier long-métrage comportant des accents à la Tati. A suivre.
Note 14

Inside Out (Vice-Versa) de Pete DocterViceVersa

Etats-Unis, 2015. Voix de Amy Poehler, Bill Hader ; Lewis Black. Animation. Durée 1 h.34

Les studios Pixar ont décidé cette fois-ci d’aider les enfants  à découvrir et gérer leurs émotions. Ils ont voulu pour cela expliciter ce qui se passe à l’intérieur de leurs têtes. Qui préside à quoi ? Ainsi, par exemple, au Quartier cérébral, le centre de contrôle situé dans la tête de la jeune Riley, 11 ans, cinq émotions sont au travail : Joie, Colère, Dégoût, Peur et Tristesse. Elles ont fort à faire, car la famille emménage dans une grande ville californienne, contraignant  l’enfant à faire face à un défi de taille : perdre ses repères, apprivoiser un nouvel environnement, fréquenter une nouvelle école, se faire des amis, ne plus pratiquer et soutenir son équipe de hockey favorite…, grandir ! Le quintet émotionnel est emmené par Joie, colorée à souhait et soucieuse  avant tout du bonheur de Riley. Mais il faut aussi compter avec Colère sensible à la justice des situations, Peur chargée des questions de sécurité, Dégoût qui empêche  de se faire empoisonner la vie et Tristesse peur sûre de son rôle.Et ces cinq émotions doivent bien sûr former une véritable équipe, ce qui ne va pas de soi.

Avec tendresse et humour – les yeux d’enfant se chargeant de générer les émotions des spectateurs –, Riley apprend progressivement à tenir compte de tout ce qui l’habite. L’histoire est bien menée et se dit au travers de couleurs  et de sons qui traduisent bien les états que traverse l’enfant, avec en sus des  temps où la mémoire s’allie à Tristesse, alors que les souvenirs pourraient rappeler tout ce qui a déjà été reçu et qui a construit solide. Ce conte est certes destiné aux enfants, mais son bon goût et ses subtiles allusions à l’âge adulte pourraient conduire les plus de 11 ans à réfléchir eux aussi à la façon dont les émotions parfois les submergent.
Note 16

TeteHte1La tête haute d’Emmanuelle Bercot

France, 2015. Avec Rod Paradot, Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Sara Forestier, Ludovic Berthillot. Drame. Durée : 1h59.

De 6 à 18 ans, le parcours de Malony se résume à une course d’obstacles. Toutefois, des avancées et des reculs à répétition ne découragent ni une juge pour enfants devant laquelle il comparaît épisodiquement, ni un éducateur. Tous deux, sont bien décidés à lui faire un jour passer le cap et à devenir adulte, responsable de ses actes. C’est qu’ils sont persuadés que l’éducation est un droit fondamental qu’il revient à la société d’assumer si la famille (ici la mère du prévenu) s’en montre incapable. Les rencontres du trio rythment cette réalisation forte qui permet une immersion dans les lieux (palais de justice, centre éducatifs, prison) où le mot justice revêt parfois plusieurs sens.

Privilégiant la fiction plutôt que le documentaire – celui-ci indique que tomber amoureux joue souvent un rôle clé, de déclic –, la réalisatrice crée un véritable suspense grâce à la tension suscitée par des moments d’audience et de face à face où le spectateur, tout comme le juge et l’éducateur, oscille entre confiance et découragement, empathie ou rejet. Catherine Deneuve incarne solidement cette juge forte d’une autorité naturelle, autant que convainquent Rod Paradot en jeune blessé et fragile et Bernard Magimel qui tient le rôle de l’éducateur presque rattrapé par son propre passé. En sus de quelques échanges de regards parlant, plusieurs plans s’attardent sur les mains de Malony, crispées, serrées, ouvertes, tremblantes…, qui elles aussi sont lourdes de sens. Mais combien de jeunes croisent-ils sur leur chemin tant de patience, jusqu’à ce que cède la carapace de homard qu’ils se sont forgée et qu’ils portent davantage la tête haute, moins en signe de défiance à l’autorité que d’estime de soi?
Note 15 cf. également la critique de Anne -Béatrice Schwab, La tête haute

 

QuinzaineReal15

Quinzaine des réalisateurs

Cette section, appelée par les festivaliers la « Quinzaine » est une sélection parallèle créée en 1969, après les événements de Mai 68 (qui ont provoqué l'interruption du festival cette année-là). Elle est organisée par la Société des réalisateurs de films.
Cette sélection est totalement indépendante du festival de Cannes, organisée à l'origine pour concurrencer et montrer aux spectateurs des films de tout horizon, réalisés par des cinéastes inconnus.

Elle permet de découvrir de nouveaux talents et a révélé par exemple Georges Lucas, les frères Dardenne, Ken Loach, Michael Haneke, Spike Lee.

Les films présentés ci-dessous ont été vus et couverts par Serge Molla.

 

A Perfect Day de Fernando León de Aranoa, 

Espagne, 2015. Avec Benicio Del Toro, Tim Robbins. Drame. Mélanie Thierry. PerfectDay2 Drame. 1 h.46.

Balkans, un groupe d’humanitaires est en mission de guerre : Sophie, nouvelle recrue chargée des questions d’eau, Mumbrú, chef de la mission désireux de rentrer au pays, B., vieux routard chevronné que plus rien n’effraie et à qui on le fait pas, Damir l’interprète. Rejoindront l’équipe, un gosse du coin et la belle Katya qui doit rédiger un rapport pour les hautes sphères. Au programme du jour : un cadavre à extraire d’un puits, une corde et un ballon de football à trouver, des checkpoints à passer, quelques jeux de pouvoir avec des responsables onusiens : bref la routine. Autrement dit, rien qu’un jour «parfait » semblable à tous les autres, où tout pourrait paraître glauque et désespérant si l’humour – pour s’empêcher de pleurer –  n’éclairait pas bien des scènes, forçant le tragique à s’enfuir. C’est d’ailleurs dans ce registre que le duo Tim Robbins (B.) – Benicio Del Toro (Mumbrú) fait merveille, les deux monstres révélant avec conviction et réalisme combien les meilleures intentions politiques et militaires ou le respect scrupuleux des procédures et des questions de sécurité débouchent parfois sur des situations burlesques où la réalité dépasse la fiction, pour ne pas dire l’affliction.
Note 15

OmbreFemmes1

L’ombre des femmes de Philippe Gardel, France

C’est l’histoire simple d’un couple, qui réalise des documentaires et vit chichement de petits boulots. Un jour, pourtant comme les autres,  l’adultère et le mensonge s’insinuent et feront voler en éclats leur relation. Il n’y aurait rien de plus à ajouter à ce scénario somme toute banal, si son traitement ne retenait pas précisément l’attention. Et du coup, c’est dans les glissements successifs, dans les minuscules interstices  qui ne laissent plus passer la lumière des regards que se traduit ou plutôt se trahit la perturbation de la relation.

Ecartant toute idée de compter les points et de proposer une lecture morale ou moralisante, Gardel examine au contraire ce qui caractérise un homme (au sens masculin du terme) et une femme, et s’interroge : est-ce si différent ? Comment comprendre le désir qui les anime l’un et l’autre ? Alors voilà que les clichés pour une fois s’effacent pour laisser place à l’expression de ce qui meut en profondeur les personnages.

Le noir-blanc met en valeur les visages, les expressions, les postures avec une douceur qui souligne bien qu’il s’agit ici d’un chapitre clef de la comédie humaine, celui qui aurait pu s’intituler, « amour, une affaire à suivre ».
Note 15

Trois souvenirs de jeunesse d’Arnaud Desplechin TroisSouvenirsJeunesse2

France, 2015. Avec Mathieu Amalric, Quentin Dolmaire, Lou Roy-Lecollinet, Dinara Drukarova, Cécile Garcia-Fogel, FrançoiseLebr un. Drame. Durée 2 h 02.

Fil rouge, le personnage de Paul Daedalus (patronyme lourd de sens) laisse remonter à sa mémoire trois moments-clés de son existence. L’enfance à Roubaix, avec ses violents conflits avec sa mère, dépressive qui finira par se suicider. L’adolescence avec son frère et sa sœur, aux côtés d’un père veuf, inconsolable et absent ; c’est l’époque où à l’occasion d’un voyage d’études en URSS, il participe à une mission clandestine et donne sa propre identité à un émigré du même âge en partance pour Israël. Dès 19 ans, amitiés, études et surtout amour, Esther, qui sera contre vents et marées l’amour de sa vie.

Paul « se souvient » à la façon d’un Georges Pérec où les souvenirs sont réveillés par tel décor, telle musique, telle émotion forte, tel détail insignifiant pour les autres, mais si unique pour le protagoniste. Temps de l’enfant qui se réfugie chez sa grand-maman pour échapper à la folie maternelle, période des émois et des maladresses où l’amour déclaré ne peut être qu’éternel et embrasser le monde entier. C’est la passion pour l’autre, Esther ou soit un peuple inconnu, qui conduit Paul, toujours désireux  de comprendre, à effectuer des études d’anthropologie. Quant à Esther, jamais elle ne quittera ses pensées, quand bien même ils ne feront pas route commune. Autant dire qu’on retrouve ici la  patte Desplechin, plus affirmée, plus construite et maîtrisée qu’auparavant. Serait-ce que ces trois récits enchâssés sont véritablement autobiographiques ou que cette construction d’une mémoire fictive fait cadeau de bien beaux souvenirs ?
Note 15

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