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critiques de films depuis 1999

Cannes 2015 - Un Certain Regard

26 mai 2015

Qu'est-ce que la sélection Un Certain Regard  (UCR) ? Qui en est le Jury ? Combien de films furent sélectionnés cette année et qu'en penser? Les réponses de Ciné-Feuilles à vos questions.

Histoire

UCR logo

Créée en 1978 par Gilles Jacob (délégué général du festival), cette compétition (UCR) dérivée de la sélection officielle propose une vingtaine d’œuvres originales favorisant de nouveaux talents encore méconnus. Le prix de la«Caméra d'or» a été créé la même année également dans ce sens, pour récompenser un premier long métrage. Il faudra attendre cependant 1998 pour que cette sélection devienne compétitive. Cette section parallèle offre une vision différente, à savoir un voyage à travers la culture des autres pays.

Le prix décerné est financé par la Fondation Gan (La Fondation Gan pour le Cinéma est l’un des principaux partenaires privés du cinéma français. Depuis bientôt 30 ans, elle s’engage auprès des créateurs et les accompagne dans la diffusion de leurs œuvres) et le distributeur reçoit une récompense sous forme de rétribution financière.

Un Certain Regard 2015 a proposé dans sa compétition 19 films venus de 21 pays différents. Quatre d’entre eux étaient des premiers films.

 

Jury UCRJuryUCR 2015

Présidé par Isabella Rossellini (cinéaste - Etats-Unis, Italie),

le Jury était composé de Haifaa al-Mansour (réalisatrice - Arabie Saoudite), Panos H. Koutras (réalisateur - Grèce), Nadine Labaki (réalisatrice, actrice - Liban), et Tahar Rahim (acteur - France).

Palmarès

  • Prix Un Certain Regard
    HRÚTAR (Béliers / Rams) de Grímur Hákonarson
  • Prix du Jury
    ZVIZDAN (Soleil de plomb / The High Sun) de Dalibor Matani?
  • Prix de la mise en sène
    Kiyoshi Kurosawa pour KISHIBE NO TABI (Vers l’autre rive / Journey to the Shore)
  • Prix Un Certain Talent
    COMOARA (Le Trésor / Treasure) de Corneliu Porumboiu
  • Prix de l'avenir
    MASAAN de Neeraj Ghaywan et, ex aequo, NAHID d’Ida Panahandeh

Cette compétition UCR a été visionnée et couverte par Nadia Roch qui a rédigé les critiques suivantes.

Alias Maria de José Luis Rugeles Gracia

AliasMaria2

Colombie, Argentine, France. 2015. Avec Karen Torres, Carlos Clavijo. Drame politique. Durée: 1h.32.

«La guerre en Colombie dure depuis trop longtemps, c'est le moment que cela s'arrête». Cette phrase prononcée par le cinéaste lors de la présentation de son film pose d'emblée le sujet: la terrible réalité du conflit armé dans ce pays d'Amérique latine. En effet, à travers le personnage de Maria (Karen Torres), une jeune soldate de la guerrilla, le film dénonce l'horreur des enfants enrolés. A 13 ans, Maria, membre d'une milice clandestine, se retrouve prise dans les combats, fusil-mitrailleur aux poings. Son seul devoir: se battre et obéir.

On lui confie la garde d'un bébé qu'elle doit protéger et cacher pour lui éviter une mort assurée. Enceinte elle-même, elle tente de garder sa grossesse secrète de manière à éviter l'avortement. En effet, souvent abusées par leurs supérieurs ou ayant des relations sexuelles avec les autres militaires, ces jeunes filles se retrouvent «en cloque», contraintes de pas garder l'enfant pour ne «pas peupler les forêts de Colombie» comme le mentionne un soldat.
Ce film, bien que se passant à l'extérieur, donne une impression de huis-clos. En effet, Maria, accompagnée dans sa mission par trois jeunes garçons à peine sortis de l'adolescence, ne s'exprime que très peu et se contente de survivre et de prendre soin du nouveau-né.

Les paysages de jungle, sans aucun repère, créent une athmosphère étouffante. Le réalisateur pose le propos sans toutefois donner toutes les réponses. Ce choix permet de provoquer un certain suspens tout en apportant une personnalité toute particulière à son héroïne. Un film subtil et intéressant...

Note : 13

An de Naomi Kawase

Japon, France, Allemagne, 2015. Avec  Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida . Comédie dramatique. Durée: 1h.53. An2
« Un Certain Regard » a ouvert cette année sa compétition tout en douceur et en subtilité avec ce film japonais. Plaidoyer contre la discrimination, ce film nous oblige à « nous arrêter » et à sonder le fond de son cœur pour ne pas oublier les vraies valeurs de l'existence. Beaucoup d'émotion pour cette première projection...
An est une pâte confite de haricots rouges qui fourre les dorayakis, crêpes japonaises qui ressemblent à des pancakes. Sentaro (Masatoshi Nagaswe), un quadragénaire dépressif au passé sombre, tient une boutique dans laquelle il vent cette pâtisserie locale. Une jeune fille, Wakana (Kyara Uchida), triste et pauvre, se rend chaque jour récupérer les invendus. Un jour, Tokue (Kirin Kidi, actrice célèbre au Japon), une septuagénaire un peu bizarre se présente et propose ses services au patron. Non sans hésitations, Sentaro finit par accepter son aide. Tokue lui enseigne l'art de faire sa recette lui-même, sans avoir recours à des produits industriels. Le succès est immédiat et les clients se pressent au portillon déguster ses douceurs, jusqu'au jour où ils apprennent que Tokue est une ancienne lépreuse...
Ce film est magnifique. Le respect et la transmission des valeurs entre les générations sont le fil conducteur. Un contact privilégié s'établit entre ces trois protagonistes, tous meurtris par la vie. Trois solitudes, autant de destins écorchés qui se rencontrent et qui finissent par s'enrichir les uns et les autres. Ce long métrage est également un hymne à la tolérance et à l'acceptation de la différence. Le spectateur saisit toute la souffrance provoquée par la terrible maladie et apprend que les lépreux étaient mis en quarantaine -soit complètement exclus- jusqu'en 1996 au Japon.
Les cerisiers en fleur et la nature sont des acteurs importants: il suffit d'écouter le message du vent et de regarder le monde qui nous entoure... alors une lueur d'espoir naîtra dans n'importe quel cœur brisé !
Note: 18

Béliers de Grimur Hakonarson

Béliers3(Hrutar) Islande, Danemark, 2015. Avec Sigurdur Sigurhonsson, Theodor Juliusson, Charlotte Böving. Comédie familiale dramatique. Durée: 1h.33.

Ce film islandais est un petit bijou, qui a obtenu un score maximal à l'applaudimat...
L'histoire se passe en Islande, dans un décor rural, où les âmes qui y vivent peuvent se compter sur les doigts de la main. Sur ces terres âpres, deux frères habitent côte à côte mais ne s'adressent plus la parole depuis une quarantaine d'années. Animés par de vieilles querelles, ils communiquent par l'intermédiaire d'un chien qui leur transmet des messages écrits, ou à coups de chevrotine quand la colère prend le dessus. Tous deux ont cependant un point commun; ils sont fiers de leur élevage de moutons.

Il faut comprendre que l'Islande est la première république à avoir édicté une loi, toujours en vigueur à ce jour: l'interdiction d'importer un mammifère pour éviter tout risque d'amener des maladies. Aussi, les animaux actuellement sont des races ramenées par les colons, qui n'ont jamais été croisées. Pourtant, suite à un concours local, pour l'animal gagnant, propriété de l'un des frères, le diagnostic est sans appel: il a contracté la Tremblante, infection incurable qui attaque le cerveau et la moelle épinière. L'épidémie a gagné trois fermes, dont celles des frères. Aussi, pour éradiquer la maladie, la seule solution est d'abattre les troupeaux concernés et de désinfecter les étables. Cette épreuve va obliger les deux hommes à se rapprocher.
L'histoire est à la fois attachante, drôle et par certains moments poétique. La nature est un élément narratif important, nous plongeant dans un univers somptueux mais parfois hostile. Malgré leur rancœur, les deux frères veillent l'un sur l'autre, l'air de rien. Leur pudeur les empêche de trouver les bons mots ou de faire le premier pas pour un éventuel rapprochement, mais on perçoit une affection virile entre eux. Le réalisateur révèle la puissance des liens du sang et un amour fraternel qui refont surface dans l'adversité. Un pur moment de bonheur....
Note: 18

Cemetery of Splendour d'Apichatpong Weerasethakul

(Rak Ti Khon Kaen) Thaïlande, 2015. Avec Banlop Lomnoi, Jenjira Pongpas. Drame. Durée: 2h.03.

Après la Palme d'or remportée pour Oncle Boonmee en 2010, le cinéaste présente cette année son très attendu Cemetery of Splendor, devant un public déjà enthousiaste avant même la projection. Lors de la présentation du film, Apichatpong avoue livrer une oeuvre à nouveau très personnelle, provoquant par ses simples paroles une communion toute particulière avec l'audience.CemeterySplendor2
L'histoire se passe dans un hôpital, aménagé tant bien que mal dans une ancienne école à Kon Khaen. Il accueille une vingtaine de militaires endormis, souffrant d'une maladie inconnue les plongeant dans l'inconscience. Une vieille femme infirme, Jenjira, se prend d'affection pour l'un deux et lui rend visite quotidiennement. Elle se lie d'amitié avec Keng, une jeune fille médium, qui accompagne les familles au chevet des hommes en communiquant avec l'esprit de ces derniers. Elle est le trait d'union entre les malades et les proches. Cependant, elle est aussi soupçonnée d'être un espion du FBI.
Les deux femmes commencent alors une conversation spirituelle, peuplée de récits et d'expériences. «Le film est une quête des anciens esprits de mon enfance» révèle le cinéaste. Pour y accéder, il est certes nécessaire d'avoir des facultés pour la méditation, savoir lacher prise pour s'imprégner de cette atmosphère mystique...

Le plus difficile est de ne pas sombrer dans un profond sommeil comme l'ont attesté de nombreux ronflements lors de la projection!. On ne peut pas à proprement parler d'action car on entre dans un univers fait de longs plans, avec un travail impressionnant sur les couleurs, destinés à la contemplation. En dehors de l'esthétique, ce long métrage parle de politique et dénonce le climat actuel de la Thaïlande, dépeint comme une dictature depuis les soulèvements à Bangkok en 2006.
Ce film a le mérite de ne pas laisser indifférent: il est d'un ennui profond et prétentieux pour les uns et un chef d'oeuvre absolu pour les autres. Quelle que soit l'opinion du spectateur, il faut tout de même se conditionner à entrer dans un voyage hallucinatoire, accepter d'admirer sans comprendre, en sachant que cette expérience va durer plus de deux heures...
Note: 9

Les Elues de David Pablos

Elues2(Las Eligidas) Mexique, 2015. Avec Avec Nancy Talamantes, Oscar Torres, José Santillá Cabuto. Drame. Durée: 1h.45.

La vie au Mexique ne s'en sort pas grandie avec ce film de David Pablos. Sofia (Nancy Talamantes) est de suite éprise d'Ulises (Oscar Torres). Elle a 14 ans et vit ses premiers émois amoureux. Le jeune homme, à peine plus âgé, sort le grand jeu pour la séduire mais doit commencer à travailler pour son père et son frère aîné, soit draguer les filles, ravir leur cœur pour ensuite les forcer à se prostituer. Les hommes de la familles choisissent des pauvres, dans des situations familiales compliquées et les contraignent en les menaçant de tuer leurs proches. Mais voilà, Ulises tombe amoureux de Sofia et après l'avoir enfermée dans une maison close, il cherche à tout prix à la faire libérer en implorant son père. Ce dernier lui promet de relacher Sofia dès qu'Ulises lui trouve une remplaçante!
Très dur, ce long-métrage nous épargne cependant la vision cauchemardesque des viols mais suggère l'horreur: en effet, à l'image apparaissent les visages innocents et purs de très jeunes filles pendant que la bande son, quant à elle, nous plonge dans la réalité des  hommes se comportant comme des bêtes en rut! L'organisation parfaite de ce «commerce» fait froid dans le dos: les habitants savent ce qu'il se passe dans cet endroit, mais n'osent pas intervenir en craignant pour leur vie, d'autant plus que la police est impliquée dans ce réseau. Ces filles, une fois intégrées dans cet enfer, n'ont aucun échappatoire. Quelle noirceur... explicitée de manière subtile et sans concession!
Note: 15

L'Etage du dessous de Radu Muntean

(Un Etaj Mai Jos) Roumanie, 2015. Avec Teodor Corban, Iulian Posteknicu, Oxana Moravec. Drame. Durée: 1h.33. EtageDessous1

Un film particulier en demi-teinte que présente le réalisateur roumain: un père de famille, Patrascu (Teodor Corban), bon type un peu nonchalant, est témoin malgré lui d'une dispute conjugale violente. Cette dernière semble dégénérer en meurtre puisqu'il apprend quelque temps après que la jeune femme de l'étage inférieur a été assassinée. Très vite ses soupçons se portent sur l'amant de la demoiselle, bien que le crime ne soit pas formellement élucidé. Le patriarche, ne voulant pas d'histoires,  continue à vivre comme si de rien n'était, se rendant à son travail dans sa société d'immatriculation de plaques de voiture, se complaisant dans la monotonie de son quotidien, prêt à arranger tout le monde.

Patrascu n'est pas un héros mais un roumain de la classe moyenne, heureux avec son épouse, son fils et son chien. Cependant la situation évolue: en effet, l'amant coupable, conscient des doutes de Patrascu, s'immisce dans la famille en développant un comportement intrusif: il se fait inviter par sa femme et se rapproche de son garçon. Sa présence continuelle, voire menaçante, irrite le père de famille et ce dernier se laisse envahir par la culpabilité. Peut-il continuer à se taire? Doit-il le dénoncer pour soulager sa conscience? Le fait de ne pas vouloir d'ennui l'a muré dans son silence mais peu à peu, le poids de ce secret l'empêche d'être bien avec sa décision.

Le film n'est malheureusement pas complètement réussi même si le sujet est intéressant. Ce dilemme moral manque de rythme et finit par provoquer l'ennui.
Note: 11 

Je suis un soldat de Laurent Larivière

France, Belgique. 2015. Avec Louise Bourgoin, Jean-Hugues Anglade, Nina Meurisse. Drame social. Durée: 1h.36.

Ce long métrage concourt pour la Caméra d'Or. Ce premier film de Laurent Larivière s'attaque à un sujet délicat: le trafic de chiots en provenance de l'Est. JeSuisSoldat1Sandrine (l'adorable Louise Bourgoin), sans emploi et sans logement, retourne vivre chez sa mère. Elle trouve du travail chez son oncle (Jean-Hugues Anglade), le frère de cette dernière, qui tient un chenil et qui malhonnêtement s’adonne à un trafic d'animaux.

La falsification de faux certificats de vaccinations ou de pièces d'identité est une habitude. Pour gagner de l'argent, synonyme pour elle de liberté, elle adopte la même attitude que les autres et se fait respecter dans ce milieu d'hommes. Son oncle ne lui fait aucun cadeau et se montre menaçant quand elle s'oppose à lui. Elle va cependant peu à peu lui résister...
Ce film dénonce une situation de crise dans la classe moyenne, devant faire face à la précarité de l'emploi. Pour y parvenir, les gens développent le système D, quitte à mettre en veilleuse leur conscience.

L'héroïne est un personnage intéressant, par sa force de caractère et par le besoin viscéral qu'elle a de ne rien devoir à personne. C'est une bosseuse, à l'esprit indépendant, qui finira par se détruire pour s'en sortir et échapper aux malversations de son oncle. Simple, direct et sans détours, un film digne d'intérêt qui se laisse voir mais qui pourrait heurter les amoureux de nos amis à quatre pattes..
Note: 12

Lamb de Yared Zeleke

Lamb1

Ethiopie, Allemagne, France. 2015. Avec Rediat Amare, Kidist Siyum, Wolela Assefa. Drame. Durée: 1h.34.

Pour la première fois, un film éthiopien est sélectionné à Cannes. Et pas n'importe lequel, c'est un conte tout en simplicité et en douceur que nous raconte Lamb.
Ephraïm (Rediat Amare), un adorable bambin, voit sa maman mourir dans une région qui souffre de la sécheresse et de la famine. Son père devant aller travailler et ne pouvant s'en occuper, il est contraint d'aller vivre chez son oncle, dans une région un peu plus fertile. Ephraïm se retrouve seul avec pour amie son inséparable brebis. L'enfant s'intègre avec peine. Le deuil de sa maman se fait difficilement et il s'ennuie de son père. Quand il apprend en plus que l'oncle a l'intention de sacrifier l'animal pour le prochain repas de fête, Ephraïm élabore un stratagème pour sauver sa bête et retourner chez lui.
Ce film est peut-être facile, certes, et va émouvoir tant «la bobine» de ce gamin est irrésistible. L'histoire est également pleine d'espoir dans ce monde qui va si mal. Les paysages sont splendides mettant en lumière la magnifique nature africaine. Nous découvrons également une culture différente avec ses traditions culinaires et vestimentaires.

Au-delà de ces qualités (ou défauts pour certains), le récit reste toujours assez sobre, sans tomber dans un sentimentalisme démesuré. Ce long métrage offre un pur moment de bonheur, simple et dénué d'artifices, qui peut se savourer en famille.
Note: 18

Madonna de Shin Su-Won

Madonna2

Corée du Sud, 2015. Avec Seo Young-Hee, Kim Young-Min, Kwon So-hyun. Drame. Durée: 2h.01.

Ce film coréen dénonce beaucoup d'horreurs. La réalisatrice «se perd» un peu à vouloir présenter trop de problématiques: la cupidité, l'acharnement thérapeutique, le don d'organes malhonnêtes, l'abus de pouvoir, le viol, la prostitution, le meurtre, la démence mais également l'exclusion, la boulimie, le rejet et l'abandon.
Il raconte l'histoire d'une aide-infirmière, Hye-Rim (Seo Young-hee) engagée dans le bâtiment des VIP pour veiller sur le propriétaire de l'hôpital qui est dans un état végétatif. Son fils, promu du coup directeur, charge la nouvelle recrue de retrouver un parent d'une patiente dans le coma afin d'obtenir le consentement de la famille pour le prélèvement d'organe, à savoir le cœur. L'inconsciente, enceinte, s'appelle Madonna. Hye-Rim part à la recherche de sa famille et découvre la vie difficile qu'a enduré cette dernière.
Film sombre, on devine très vite, par l'absence et le vide qui règnent dans les yeux de Hye-Rim, qu'elle cache de terribles souffrances. Au fur et à mesure de l'intrigue, elle va découvrir les traumatismes qui ont jalonné la vie de Madonna et toutes les épreuves qu'elle a subies.
Si le début de ce long métrage est intéressant, présentant le département hospitalier des VIP et son fonctionnement, la noirceur du propos devient pénible. La narration est très froide, nous laissant perplexes et fatigués plus que véritablement interpellés.
Note: 11

Maryland d'Alice Winocour

(Disorder) France, 2015. Avec  Diane Kruger, Matthias Schoenaerts. Thriller, romance. Durée: 1h.58.Maryland2

Maryland est une grande propriété abritant un riche homme d'affaire, son épouse Jessie (Diane Kruger) et son jeune fils. Lors d'une fête avec de prestigieux invités, la famille fait appel à une agence de gardes du corps pour veilleur sur sa sécurité. A la suite de cette soirée, le mari doit partir en voyage. Vincent (Matthias Schoenaerts), un des agents de sûreté revenant de l’Afghanistan, souffre du stress provoqué par les combats. Malgré ce handicap, il est engagé pour veiller sur Jessie et son fiston pendant l'absence de l'époux.
Alice Winocour s'attaque au film de genre, à savoir un thriller rappelant Bodyguard (Mike Jackson, 1992), le glamour en moins. Le passé des personnages est nébuleux: on apprend que le mari est arrêté à la frontière suisse pour trafic d'armes. La vie de Jessie et de l'enfant est menacée pour des raisons qu'on ne perçoit pas ou peu. Finalement, le sujet principal est la relation qui s'établit entre les trois protagonistes et les sentiments qui naissent entre les deux adultes dans cette situation de danger. La cinéaste a spécialement travaillé et soigné la bande son afin d'accentuer l'effet de suspens. Les dialogues sont rares. Les décors représentant la maison dans la pénombre avec ses caméras de surveillance provoquent une atmosphère de névrose  et de paranoïa. Le personnage de Vincent, ancien soldat dont le retour à la vie normale est difficile, est intéressant.
Un huis-clos soigné et un exercice de style qui peinent cependant à nous passionner et à nous tenir en haleine.
Note: 10

Masaan de Neeraj Ghaywan

Maasan2

Inde, France. 2015. Avec Richa Chadda, Sanjay Mishra, Vicky Kaushal. Drame. Durée: 2h.
Deux destins dont les chemins finiront par se croiser, tel est le fil conducteur de ce magnifique film. Un jeune homme tombe amoureux d'une fille provenant d'une caste supérieure. Leur liaison semble impossible vu leur différence dans l'échelle sociale. D'un autre côté, une famille est l'objet d'un chantage odieux: un père doit rembourser une rançon à un policier malhonnête par peur d'être déshonoré. En effet, sa fille s'est faite surprendre avec un amant dans un hôtel, ce que la morale ne tolère pas.
Ces deux récits se passent à Varanasi (autrefois Bénarès): ce long métrage montre un nouveau visage de l'Inde à travers des personnages appartenant à différents groupes sociaux.

Les protagonistes se retrouvent dans des situations de désespoir à cause des lois et des règles de morales dictées par leur famille.
Les acteurs sont très attachants et authentiques. Ils sont écartelés entre les valeurs anciennes et la modernité qui rompt avec les traditions. Les jeunes sont en quête d'un avenir meilleur: ils sont conscients de la nécessité d'apprendre, de se former et souhaitent aller à l'université. Un message d'espoir et d'évolution pour en finir avec les croyances ancestrales qui empoisonnent la vie des gens.

Ce film aux images splendides, est émouvant, positif et fait du bien. Un vrai coup de cœur...
Note: 19

Nahid d'Ida Panahandeh

Nahid2

Iran, 2015. Avec Sareh Bayat, Pejman Bazeghi, Navid Mohammad . Drame. Durée: 1h.44.


«On ne naît pas femme, on le devient» (Simone de Beauvoir). «En Iran, le premier fardeau est de naître femme» (Ida Panahandeh). Ces deux citations évoquent bien la différence de la condition féminine.
Concourant pour la Caméra d'Or, ce premier film de la cinéaste iranienne est courageux. Malgré les restrictions politiques en vigueur concernant la création cinématographique, Ida Panahandeh défend la cause féminine. Nahid est une jeune et jolie femme divorcée, qui se bat pour la garde de son fils de 10 ans. En effet, la loi iranienne stipule qu'un enfant vit chez le père en cas de séparation. Ce dernier accepte de laisser le pré-adolescent à son ex-compagne pour autant que cette dernière ne se remarie pas. La rencontre de Nahid avec un homme bon et fou amoureux d'elle va bouleverser son existence. Pour partager la vie de ce nouveau compagnon, Nahid s'engage dans un «mariage provisoire», (connu sous le nom de sigheh en Iran, accepté par certains chiites mais prohibé par les sunnites). Il permet à un couple musulman de s'unir pour une durée déterminée, mais n'établit aucune égalité entre les hommes et les femmes. Ces derniers peuvent cumuler ce type d'union autant de fois qu'ils le désirent mais pas les dames. Par cet engagement temporaire, Nahid risque de perdre définitivement son garçon...
Le scénario est très bien écrit et développe la psychologie des personnages. Nahid est très seule dans son combat. Sa famille comme celle de son ex-mari la considèrent comme une moins que rien et la bafouent. Elle va cependant se battre avec courage pour tenter de s'affranchir de cette domination patriarcale. La grande force du film est que ce personnage n'est pas attachant ou charmant; la jeune femme ne demande pas à être aimée, protégée ou admirée mais affirme son droit de vivre et défendre des valeurs de liberté.
Note: 18

The Other Side de Roberto Minervini

Italie, France. 2015. Drame. Durée: 2h.01.

Cette docu-fiction réalisée par Roberto Minervini dépeint une société américaine en pleine décadence. Le cinéaste a vécu en Louisiane et présente une réalité qui fait peur.OtherSide2

Il filme un couple de toxicomanes, Lisa et Marc, dans un quartier de West Monroe, une région terriblement pauvre. Les emplois se font rares et la drogue est la meilleure amie des citoyens. Cette dernière permet d'échapper à ce monde pourri pour des personnages en quête d'apaisement. Complètement dépendants aux substances dangereuses, ils incarnent la souffrance et la saleté. Au-delà de cette misère crade existe entre les deux un amour et une affection sincères. Ils détestent Barak Obama, responsable selon eux de tous les maux qu'ils doivent endurer.
De l'autre côté (le titre est bien choisi), on quitte la Louisiane pour se diriger au Texas où nous attend une autre réalité, tout aussi désolante: des militaires conditionnés, animés par la même colère, prêts à se révolter.
Deux univers qui semblent complètement différents mais qui ont beaucoup de points communs: la haine, le racisme, la destruction de soi que ce soit par la drogue ou par les combats. Quel que soit le «camp», le président des USA est coupable de les priver d'une liberté fondamentale à leurs yeux, en voulant instaurer des lois, notamment celle sur le port d'armes. De la drogue au fusil, l'horreur est omniprésente. Un renversement passant par la violence, soit une révolution opposant les valeurs du Sud au gouvernement d'Obama, semble inéluctable pour redresser la situation. Un constat angoissant et un film terrifiant, qui finalement ne propose pas beaucoup de solutions pour ces populations laissées pour compte, dépossédées de leurs droits et oubliées des politiques.
Un film choc qui provoque un profond dégoût, but recherché par le cinéaste...
Note : 8

Le Piège de Brillante Mendoza

Piège2

(Taklub) Philippines, 2015. Avec Nora Aunor. Drame, catastrophe naturelle. Durée: 1h.37.

« Il y a un temps pour tout, pour toute chose :
Un temps pour naître et un temps pour mourir
Un temps pour abattre et un temps pour bâtir
Un temps pour se lamenter et un temps pour danser
Un temps pour chercher et un temps pour renoncer » (Ecclésiaste 3)

Ce  magnifique texte biblique vient en conclusion de ce film bouleversant, avant le générique de fin. Il conclut et résume parfaitement bien cet hommage rendu par le réalisateur philippin aux victimes du typhon Haiyan. Oscillant entre le documentaire et la fiction, ce long-métrage décrit les ravages et les pertes humaines provoqués par cette catastrophe naturelle. Le film commence par des images atroces, à savoir une tente de fortune faite avec des textiles qui prend feu, carbonisant des corps, dont ceux d'une mère et de son bébé, devant une foule impuissante. Face à ce brasier, on se dit que l'horreur continue, comme si le déluge qui a détruit la ville de Tacloban n'était pas suffisant. On a l'impression que seule la mort est présente, empêchant la vie de réapparaître...

Et pourtant, il faut se relever et avancer! C'est ce que tente de faire Bebeth (Nora Aunor) qui, par un test ADN, entame une longue recherche pour  localiser ses trois enfants disparus et probablement enterrés dans la fosse commune. Plusieurs destins brisés de rescapés sont ainsi présentés, chacun avec son lot de souffrances à surmonter. Le point commun: leur force, leur croyance et leur solidarité. Et le cinéaste d'ajouter: «Je voulais montrer les qualités exceptionnelles des philippins, leur capacité à aller de l'avant malgré la tragédie et raconter leur histoire avec honnêteté».

Il rend compte d'une réalité que les informations ne peuvent relater: l'importance de la foi, la peur que Dieu les ait abandonnés, cette magnifique entraide qui caractérise ce peuple meurtri. La vie également revient peu à peu, et le besoin de danser après la pluie est une magnifique leçon de courage.
Note: 17

La Quatrième voie de Gurvinder Singh

(Chauti Koot) Inde, 2015. Avec Harnek Aulakh, Gurpreet Bhangu, Rajbir Kaur, Kanwaljit Singh. Drame politique et social. Durée: 1h.55.QuatrVoie2

Gurvinder Singh s'inscrit dans cette nouvelle génération de réalisateurs indiens qui traitent des problèmes sociaux et politiques, loin du monde de la tradition romantique et colorée de Bollywood.
Avec ce nouveau film, le cinéaste se bat en faveur des victimes des conflits religieux. L'histoire se situe au Penjab en 1984, dans le contexte de violence entourant l'assassinat d'Indira Gandhi. Le film raconte deux récits différents mais qui finissent pas se fondre l'un dans l'autre. Deux amis indiens, Jugal (Kanwaljit Singh) et Raj (Arnek Aulakh) manquent le train pour Armistar. Ils rencontrent des sikhs dans la même situation, et tout ce petit monde se retrouve dans un autre wagon vide, s'épiant avec méfiance en raison de leur appartenance ethnique.
D'un autre côté, nous rencontrons une famille de fermiers, dont le chien, Tommy, représente une menace pour la police et les indépendantistes. En effet, la première suspecte la famille de vouloir avertir les intégristes de leur présence grâce aux aboiements et les seconds redoutent de se faire démasquer par la police à cause de l'animal. Le fermier est contraint de tuer son ami à quatre pattes.
Avec ce scénario quelque peu fastidieux, le cinéaste dénonce l'oppression que subissent les citoyens d'une part par des forces armées corrompues et de l'autre par les exigences des indépendantistes Sikhs. Dans cette vision cauchemardesque, le message est très pessimiste insistant sur le climat de peur, de paranoïa et de méfiance qui règne dans cette région. Malgré un sujet fort, ces deux récits peinent à convaincre, présentés de manière trop compliquées et surtout, ils manquent de coordination dans la narration. Dommage!
Note: 13

The Shameless de Oh Seung-uk

(Mue-Roe-Han) Corée, 2015. Avec Jeon Do-Yeon, Kim Nam-Gil, Park Sung-woong. Thriller, romance. Durée: 1h.58.Shameless1

Ce policier, mélange de thriller et de romance, présente une barmaid, Kim Hye-Kyung (Kim Nam-Gil) dont l'amant est recherché pour meurtre par la police. Un lieutenant, Jung Jae-gon (Jeon Do-Yeon) se rapproche donc de la jeune femme dans le but d'appréhender le suspect. Peu à peu, il s'éprend de la belle dame, et la nature de ses sentiments va compliquer la situation. De son côté, Kim, qui attend le retour de son amoureux sans se douter de la véritable raison du policier toujours à ses côtés, se rapproche de lui en lui faisant des confidences.

Ce long métrage s'inscrit dans la culture coréenne, qui raconte souvent des sujets de manière froide et détachée, en insistant sur les moments clés pour intensifier la narration dramatique.

L'héroïne est loin d'être une femme fatale mais plutôt un personnage en souffrance, gardant sa dignité malgré ce qu'elle endure. Ce choix est un aspect intéressant du récit. Un polar singulier qui mêle une intrigue amoureuse retorse dans une sombre histoire de crime.

Fan de Melville, le réalisateur dit s'être inspiré du film Un flic avec Alain Delon pour écrire son scénario. On peut certes établir un parallèle avec le sujet mais guère dans la réalisation issue de deux cultures complètement différentes.
Note: 11

Soleil de plomb de Dalibor Matanic

SoleilPlomb2

(Zvizdan) Croatie, Serbie, Slovénie. 2015. Avec Tihana Lazovic, Goran Markovic, Nives Ivankovic. Drame social. Durée: 2h.03.

Trois récits et époques différentes (1991, 2001 et 2011) pour raconter des histoires dans des villages croates. Le point commun est la haine entre les ethnies.
Jelena et Ivan est le premier volet de cette trilogie, se déroulant en 1991 en Dalmatie. Jelena (Tihana Lazovic) et Ivan (Goran Markovic) s'aiment et ont projeté de partir vivre à Zagreb. Malheureusement pour eux, ils sont respectivement serbes et croates. Leur idylle est très mal vécue par leur entourage. Les deux communautés sont sous tension comme l'atteste le long défilé des voitures dans la campagne remplies de militaires. On sent une atmosphère de peur qui règne dans cette région. Pour réussir à s'enfuir, les deux protagonistes vont rencontrer beaucoup d'ennuis.

Natacha et Ante est le deuxième tableau: l'action se situe en 2001. Ante (Goran Markovic) est engagé pour retaper une vieille maison. On découvre une région détruite, qui doit se reconstruire. Les souffrances du passé sont encore très vives, empêchant des relations amoureuses entre les deux camps de se développer. Les tentatives de rapprochement s'opèrent mais sans trouver l'harmonie nécessaire pour s'épanouir.

L'histoire de Marja et Luka se passe en 2011. La jeunesse a réussi à se libérer du poids du passé. Elle s'est affranchie de la haine et vit dans l'excès d'alcools, de drogues et de fêtes de tous genres. Luka (Goran Markovic), un étudiant profitant des joies de la liberté, fait une visite à ses parents et en profite pour se rendre chez son ancienne amie, Marja (Tihana Lazovic) qu'il a quittée. Sa vie est rude et elle est seule pour élever un petit garçon, leur fils. Accablé de remords, Luka va repenser le cours de son existence et assumer ses responsabilités.
Le cinéaste décrit de manière bouleversante les conséquences d'un conflit meurtrier durant 20 ans, en prenant comme point de repère trois décennies. Les acteurs principaux (Tihana Lazovic et Goran Markovic) portent le film sur leurs épaules. Après les larmes et la souffrance vient le temps de la reconstruction puis la foi dans un nouvel avenir.
Note: 17

Le Trésor de Corneliu Porumboiu

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(Comoara) Roumanie. 2015. Avec Toma Cuzin, Adrian Purcarescu. Comédie. Durée: 1h.29.

Cette histoire est digne d'une fable relatant avec une humour une chasse au trésor entreprise par deux pères de famille. En effet, issus de la classe moyenne peinant à joindre les deux bouts, les protagonistes peu fortunés sont endettés. Ils cherchent un moyen de remédier à cette situation en partant creuser un trou dans le jardin d'une maison de famille dans l'espoir de trouver un magot enterré par un aïeul.
Cette tragi-comédie est un prétexte pour présenter la société contemporaine roumaine, encore imbibée des années de Ceausescu. Suspicion et méfiance font toujours partie du quotidien des citoyens. Ces derniers, un peu «roublards» mais  transpirant la gentillesse et l'honnêteté, sont le reflet de cette collectivité défavorisée.Ce film sympathique, sans prétention, dénonce également l'inertie des fonctionnaires: la scène avec des policiers démunis se référant à l'autorité  supérieure est vraiment drôle. On s'amuse devant cette caricature: le propos est moqueur mais jamais méchant.
Grâce à ce récit quelque peu rocambolesque, le cinéaste aborde certains moments importants dans l'histoire du pays: l'arrivée des communistes (période à l'origine du dépôt du dit-trésor), la «libération» de 1989 et la crise économique actuelle. Il illustre également tout l'amour d'un père pour son fils, lui racontant des contes de fée synonyme d'espoir.
Note: 15

Vers l'autre rive de Kiyoshi Kurosawa

(Kishibe No Tabi) Japon. 2015. Avec Tadanobu Asano, Eri Fukatsu. Drame. Durée: 2h.03.VersAutreRive2


Le cinéaste revient avec un de ses thèmes de prédilection: la relation entre l'univers des morts et celui des vivants. Yusuke (Eri Fukatsu) a perdu son mari en mer. Il semble que ce dernier se soit noyé, et depuis, elle tente tant bien que mal de faire son deuil. Un beau jour, il réapparaît dans la vie de la jeune femme, sans que cette dernière ne s'en étonne. Ils vont tous les deux commencer un voyage initiatique à travers le Japon, pour permettre à Yusuke de découvrir les lieux que son mari a traversés avant la séparation définitive.Ce pélerinage va offrir à Yusuke la possibilité d'apaiser la douleur et de retrouver peu à peu une certaine sérénité.
Le fantôme du défunt mari n'est pas une figure menaçante, mais au contraire appaisante.

Adapté du roman éponyme de Kazumi Yumoto, cette histoire d'amour en forme de Road Movie démontre que les liens amoureux entre deux êtres peuvent perdurer au-delà de la mort. Yusuke va délaisser la ville pour s'aventurer dans des endroits aux paysages romantiques, sillonant la campagne et ses rizières. Commence alors une quête spirituelle entre les protagonistes, synonyme d'une nouvelle harmonie.
Vers l'autre rive propose une méditation sur la vie de couple avec ses failles et sa grandeur, une réflexion sur la perte d'un compagnon et la manière d'appréhender la solitude, pour pouvoir continuer à vivre. Le rythme lent demande un effort de concentration pour apprécier ce voyage.
Note: 12

 

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