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critiques de films depuis 1999

Regard sur le Festival International 2015 de Fribourg

02 avril 2015

Ce Festival continue de s'inscrire dans une volonté de s'ouvrir largement au monde, en se situant aux carrefours des cultures. Cette année, plus de 120 films provenant de 57 pays ont été projetés.FIFF15

A côté des 12  films de la Compétition internationale, le Festival s'est donné comme objectif, dans les sections parallèles, de définir ce qu'on entend par liberté au sens très large du terme.

De parler aussi de la place de la comédie qui sait – ce n'est malheureusement pas toujours le cas –   aborder des questions sérieuses et d'essayer en même temps de définir les limites du rire (peut-on rigoler de tout?). Les questions liées à l'érotisme au cinéma et à la place de la sexualité à l'écran ont été abordées, et les problèmes politiques n'ont pas été oubliés : le cinéaste Ossama Mohammed a présenté de nombreux documents sur la Syrie, en hommage à son pays (voir son très remarquable Eau argentée, Syrie autoportrait).

A travers toutes les projections qu'il propose chaque année,  le FIFF se présent evéritablement comme un miroir de la création cinématographique et de la réalité du monde. Et le Festival n'a pas peur de surprendre, de s'aventurer  dans des territoires inconnus - cette années les terres amérindiennes -  de bousculer quelque peu les habitudes des spectateurs, à travers  une programmation qui alterne films légers et sombres, oeuvres populaires ou plus pointues... Lieu de rencontre et d'lécvhagnes à l'écoute du monde, le FIFF reste un festival de découvertes, de liberté et d'ouverture.

Antoine Rochat (qui signe également les critiques qui suivent)

 

Les douze films en compétition

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A Girl at My Door de July Jung, Corée du Sud
Le film s’attache essentiellement à deux personnages : une jeune responsable de police, Young-Nam, qui débarque de Séoul dans un petit port méridional du pays, et une écolière de 14 ans, Sun Do-hee, maltraitée par son père et tyrannisée par ses camarades de classe. Dans ce village de pêcheurs Young-Nam découvre immédiatement de nombreux problèmes : enfance maltraitée - Sun Do-hee a été abandonnée par son père et sa mère -, corruption, magouillages dans les informations, activités mafieuses, exploitation de la main-d’œuvre immigrée. Tout cela la scandalise et elle va essayer de régler les problèmes, prenant Sun Do-hee sous sa protection. Sans grand soutien, elle sera rattrapée par son passé (on lui reprochera son homosexualité).

A Girl at My Door aborde intelligemment des problèmes sociaux pesants, en suivant les pas des deux protagonistes féminins et du père de l’adolescente, un homme qui, en échange des services qu’il rend au village, peut compter sur le silence de chacun. La cinéaste sud-coréenne July Jung – c’est son premier film – maîtrise bien tous les éléments d’une série d’histoires différentes, complexes, mais de portée universelle. La tension ne disparaît jamais, et l’approche de tous les personnages se fait de façon rigoureuse, sans didactisme inutile, et avec beaucoup d’empathie.

 

Ata de Chakme Rinpoche, Chine - Prix spécial du Jury
Tianyu est un enfant aveugle qui rêve d’une vie bien différente de celle à laquelle sa maman le destine : aussi étrange que cela puisse paraître, elle voudrait en faire un champion de ping-pong. Il doit donc s’entraîner – les règles de ce jeu sont adaptées bien sûr – sous la directionAta1 d’un coach peu sympathique. Lorsque un jour le gamin disparaît, sa mère part à sa recherche. Elle comprend que, pour entendre et sentir ce que son fils «voit», pour le retrouver, elle doit se laisser, elle aussi, glisser dans un monde de ténèbres. Premier film d’un moine tibétain et présenté lors du dernier Festival du Film de Mumbai, Ata est un long métrage qui sort des sentiers battus. Difficile d’imaginer en effet que l’on puisse parler du problème de la cécité en utilisant le langage cinématographique…

Le spectateur doit donc faire un effort particulier pour entrer dans un monde où le son sera prioritaire, accompagné d’une caméra qui suivra (de l’extérieur) les pas de la nouvelle existence de la mère. Une petite gageure… Il n’est pas sûr que l’on puisse facilement se mettre à la place de cette mère, qui veut vivre en aveugle, et s’attache un bandeau noir sur les yeux pour essayer découvrir les difficultés existentielles de son fils.


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Children’s Show de Roderick Cabrido, Philippines
Les bas quartiers de Manille. Depuis que leur père est parti avec une maîtresse, provoquant le suicide de leur mère, les deux jeunes garçons Jun et Al vivent chez leur grand-mère. Pour l’aider  financièrement, ils participent à des matches de boxe – on est en pleine illégalité – et rapportent ainsi quelques sous à la maison. Les deux ou trois entrevues avec leur père alcoolique se révèlent dangereuses : l’une d’elles prendra une tournure dramatique pour Al, et Jun commettra l’irréparable.

A la fois tragédie et document d’ordre social, la caméra de Roderick Cabrido dresse un tableau sans pitié et sanglant du monde de la boxe enfantine.  Children’s Show nous plonge dans une atmosphère assez pesante et un contexte désespérant. Le récit, accompagné d’une musique très rythmée, est bien maîtrisé, marqué aussi par une violence – verbale, physique et sonore – constante. La tension est lourde et l’avenir de ces jeunes enfants bien bouché.

Corn Island de George Ovashvili, Georgie/Kazakhstan - Prix du public
Un vieux fermier abkhaze s’installe avec sa petite-fille sur une toute petite île, qui s’est formée au printemps, au milieu de la rivière Inguri, lorsque l’eau dépose tous les alluvions du Caucase jusqu’au nord-ouest de la Géorgie. Et tandis que les soldats géorgiens et abkhazes se CornIsland1narguent d’une rive à l’autre rive, le vieil homme construit une cabane, plante du maïs et protège sa petite-fille, en pleine puberté, des tensions extérieures.

Globe de Cristal et Prix du Jury oecuménique lors du dernier Festival de Karlovy Vary, Corn Island se présente comme une fable qui porte un regard aigu sur le monde. La métaphore est claire : la petite île éphémère et menacée par les eaux, c’est bien sûr notre planète. L’existence y est difficile, l’éducation une affaire compliquée, la liberté très restreinte et les tensions sont vives entre les communautés qui ne se comprennent guère. Le cinéaste s’appuie sur des images réalistes et magnifiques, sur de beaux et longs plans séquences, le rythme du montage épousant celui des saisons. Récit parfois oppressant, Corn Island est un poème à la fois tragique et beau.

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Flapping in the Middle of Nowhere de Diep Hoang Nguyen, Vietnam
Mention spéciale,  Prix du Jury oecuménique et  Prix-E-Changer

Jeune étudiante de 17 ans, Huyen tombe enceinte de son petit ami, peu travailleur et pas très fiable. L’adolescente envisage d’abord d’avorter, mais elle laisse le temps passer et les médecins se récusent. Elle trouvera un arrangement avec un personnage un peu interlope, une sorte de fétichiste des femmes enceintes, rencontré grâce à une amie transsexuelle. Cet homme charismatique va exercer sur Huyen une telle emprise qu’elle laissera, semble-t-il, l’enfant grandir en elle et s’éloigner d’une mort certaine.

Avec Flapping in the Middle of Nowhere on est vraiment au milieu de nulle part. Et l’on y restera jusque dans les ultimes séquences. Mélange de réalisme et de poésie, le film se voulait sans doute le portrait intime d’une (très) jeune Vietnamienne vivant dans un contexte particulier – parents absents, amie transsexuelle vivant de ses charmes - et brusquement confrontée à de gros problèmes, à des échéances d’ordre vital. Un sujet sensible dont on ne remettra pas le bien-fondé en question. Encore eût-il fallu, même si le film recourt parfois et de façon explicite à des métaphores d’ordre visuel, et même s’il ne se veut pas didactique, que la cinéaste ait choisi de prendre peut-être un peu plus de recul.

 

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Gonzalez de Christian Diaz Pardo, Mexique - Grand Prix Le Regard d'Or


Au chômage, González vit dans un taudis à Mexico et croule sous les dettes. Désespéré, il accepte un emploi dans un centre d’appels téléphoniques d’une église néo-évangélique libre. Il ne tarde pas à constater que cette dernière cherche à faire le maximum de profit en exploitant la foi de ses paroissiens. Dilemme : faut-il laisser faire ou de se rebeller contre le système ? Les discussions avec le pasteur mafieux qui dirige l’église ne donnant rien, González va élaborer sa propre stratégie. La première partie de González est de loin la plus intéressante, avec la description des méthodes peu scrupuleuses mises en place par l’église en question.

Le film est grinçant, la critique est vive, et le cinéaste maîtrise bien images, portraits et récit. Dommage que la seconde se situe en retrait : le protagoniste principal perd peu à peu la sympathie du spectateur, la tension monte. González vire au polar, puis au film noir, et l’épilogue, assez confus, n’arrangera rien.

 

 

Life May Be de Mania Akbari, Mark Cousins, Royaume-Uni/Iran

Prix Don Quijote de la FICC

Un échange cinématographique entre deux grands artistes passionnés. Actrice et réalisatrice iranienne, Mania Akbari, a dû quitter son pays. Elle s’est exilée au Royaume-Uni, où vit Mark Cousins. LifeMayBe1Sa terre rêvée à lui, c’est justement l’Iran… Tous deux connaisseurs et intéressés par la poétesse et cinéaste iranienne Forough Farrokhzad (The House is black, 1963), ils vont correspondre par « lettres filmées ». L’exil et la douleur, l’identité et le corps, la mémoire et le sens de l’existence : autant de thèmes de réflexion qui seront au cœur de leurs cinq échanges-vidéo.

Ata est un film pour le moins particulier, qui ressemble parfois à un exercice de style. Des commentaires et de longues réflexions accompagnent toutes les séquences, sans que l’on perçoive toujours un rapport très étroit entre les propos et les images, qui paraissent souvent déconnectées. La démarche se veut originale et ce cinéma épistolaire, entre confidences et nostalgie, se présente comme une petite nouveauté. Même si elle n’est pas totalement convaincante.

Sand Dollars de Laura Amelia Guzman, Israël Cardenas, Rép. dominicaine/Argentine/Mexique

Noeli, une jeune Dominicaine, vit de l’argent que lui laissent les touristes occidentaux venus chercher une aventure sexuelle sur les plages de SandDollarsSamana. Elle entretient par ailleurs une relation intime - qui dure depuis trois ans - avec Anne (excellente Géraldine Chaplin), une Française sexagénaire installée en République dominicaine. Une femme distinguée qui, très amoureuse d’elle, projette de l’emmener en Europe. Noelí – qui est enceinte de son petit ami - est déchirée entre le cœur et l’attrait d’une vie plus facile en Europe.

Sand Dollars se présente d’abord comme un tableau assez léger de certaines mœurs touristiques. Se greffe là-dessus l’histoire de la passion d’Anne – personnage peu sympathique s’il en est – pour une Noeli un peu calculatrice. Les deux cinéastes ne vont pas plus avant dans le constat social ou dans la critique de cette forme de prostitution. Tout au plus laisse-t-on entendre que, en République dominicaine, c’est assez fréquent.  Le film a d’ailleurs été projeté dans le pays sans soulever de vagues paraît-il, le public et la critique estimant que l’intrigue n’est pas loin de refléter la réalité…

Taxi1Taxi de Jafar Panahi, Iran
Condamné en 2010 par le gouvernement iranien à une interdiction de filmer, de sortir d’Iran et de donner des interviews, Jafar Panahi passe outre. Taxi est un faux documentaire écrit, produit et réalisé par le cinéaste, qui tient lui-même le rôle d’un chauffeur de taxi qui engage la conversation avec tous ses clients (une mini-caméra  a été fixée sur le tableau de bord). S’en dégage un portrait satirique et critique de l’Iran actuel.

Le doute subsiste quelques minutes : s’agit-il d’un documentaire ou d’une fiction? Joués par des comédiens amateurs ou professionnels ? Peu importe : l’intérêt va grandissant, les clients s’expriment librement, les positions sont bien marquées. On croise une professeur, un petit chef d’entreprise, des personnes âgées qui transportent des poissons rouges, une avocate, une gamine dégourdie d’une douzaine d’années (c’est la nièce de Panahi). Sans oublier plusieurs passants, entrevus dans les rues (un vendeur de vidéos piratées, un garçon visitant lespoubelles). Portrait de Téhéran et de quelques-uns de ses habitants, Taxi a décroché l’Ours d’Or (et le Prix Fipresci) du dernier Festival de Berlin. Le film n’a pas de générique : les personnages filmés en tant que passagers sont des acteurs non-professionnels qui, pour des raisons de sécurité, resteront anonymes.

Owners1The Owners de Adilkhan Yerzhanov, Kazakhstan
John (25 ans), Erbol, son jeune frèr et leur petite soeur Aliya sont contraints de quitter la maison où ils vivaient à Almaty. Leur mère leur a heureusement légué une petite habitation dans un village reculé, et ils décident de s’y s'installer. Mais le frère alcoolique d'un notable local, qui occupe illégalement cette maison depuis 10 ans, n'a pas la moindre intention de quitter les lieux.

En compétition lors du FIFF de l’an dernier avec sa tragi-comédie Constructors (Mention du Jury œcuménique), le cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov avait séduit.De retour aujourd’hui avec un film qui, par certains côtés, apparaît comme une variation sur le même thème – une famille en butte à l’hostilité d’autorités politiques et administratives corrompues – The Owners déçoit quelque peu. Ce qui aurait pu devenir une nouvelle tragi-comédie sensible ne décollevraiment jamais. La critique sociale est présente, mais le récit va en se compliquant (incarcération de John, bagarres, coups bas, vexations multiples). Le tableau s’assombrit sans que l’on puisse s’attacher à des personnages souvent peu accessibles.

The Valley de Ghassan Salhab, Liban/Allemagne - Prix du Jury FIPRESCI
Victime d’un accident sur une route de montagne éloignée de tout, un homme d’âge mûr, ensanglanté et désormais sans véhicule, marche jusqu’au moment où il rencontre des automobilistes en panne.Valley1 Il répare leur voiture, mais il a perdu la mémoire et s’évanouit. De qui s’agit-il ? Est-ce une personne de confiance ? Ses sauveteurs ne parviennent pas à établir le contact, mais décident de l’emmener chez eux, dans une exploitation isolée de la plaine de la Bekaa libanaise, dirigée par un patron teigneux, où une production agricole en cache une autre, celle de la drogue. Un monde pour le moins spécial, que les bruits de la guerre viendront troubler.

La qualité du film repose sur une tension étrange, un certain mystère, et un rythme volontairement lent. The Valley (le film dure plus de deux heures) témoigne d’une indéniable maîtrise dans la mise en scène et d’une certaine portée poétique et politique : les allusions sont présentes. Mais le spectateur doit aussi admettre que le temps passe très, très lentement.

Theeb de Naji Abu Nowar, Emirats arabes unis/Qatar/Jordanie/Royaume-Uni

On est en 1916, en pleine Première Guerre Mondiale, dans la province ottomane d’Hijaz. Un petit Bédouin, Theeb (Jacir Eid) - son prénom signifie «le loup» -, apprend à grandir trop vite. Son père est décédé depuis peu et il est élevé par son grand frère Hussein. C’est avec lui qu’il devra se soumettre aux règles hospitalières des Bédouins en accompagnant un officier britannique et son guide vers un vieux puits abandonné, le long d’une ancienne piste qui mène à La Mecque. La nature est ingrate, le désert un repaire de brigands et de hors-la-loi. Les magnifiques gorges sablonneuses, les reliefs impressionnants ne pardonnent pas la moindre erreur aux guides et à leurs chameaux. Dans ce monde impressionnant de rochers et de dunes, les combats des hommes pourraient paraître dérisoires, mais il y a toujours la présence de Theeb, ce gamin Theeb1obligé de se débrouiller dans un monde où l'homme est un loup pour l'homme. Il s’agit pour lui de survivre, et cette aventure se transformera en une lutte sans merci qui changera à tout jamais son existence. Theeb se présente comme un film d'aventure : suspense, action, émotion sont au rendez-vous. On pourrait même parler, lors de certaines séquences, de western. « Le point de départ fut pour nous, dit le réalisateur, de faire un film sur les Bédouins à l’époque de la grande révolution arabe. Cette période a tous les traits des grands westerns, avec le thème d’un monde qui se transforme brutalement, le chemin de fer, les frontières, les gangsters et une région qui paraît infinie, sauvage, incontrôlable. En même temps nous ne voulions pas imposer simplement le genre du film western aux Bédouins ; nous avions dans l’idée, au contraire, de pénétrer dans leur culture, de développer une histoire qui devait être à la fois cinématographique et vraie par rapport à leur mode de vie ».
Filmé dans les décors sauvages et majestueux du désert de Wadi Rum, Theeb a été tourné dans la même région du sud de la Jordanie que le mythique Lawrence d'Arabie de David Lean. L'histoire se déroule d'ailleurs à la même époque, lors des révoltes des Bédouins contre un
empire ottoman en train de se désagréger.
Durant une année le cinéaste Naji Abu Nowar – c’est son premier film – s’est régulièrement rendu sur place, afin d’observer les coutumes bédouines de près, et en particulier les changements de mode de vie récents (les Bébouins se sont peu à peu sédentarisés, les jeunes ne se réfèrent plus à la même culture que leurs aînés, la présence d’une ligne de chemin de fer a transformé les habitudes). Theeb exprime cette authenticité nouvelle, ce souci de vérité, à travers la simplicité de l’intrigue et une belle maîtrise dramatique du récit. La mise en scène est toute personnelle, une musique et une bande son étonnante accompagnent tout le voyage. Le film réussit à renvoyer subtilement à la fois aux événements historiques du début du siècle passé et à une réflexion sur la vie des Bédouins d’aujourd’hui. Les acteurs ont été engagés sur place et le jeune Jacir Eid (Theeb) est excellent.

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